Boby Lapointe

Il y a trente ans, le 29 juin 1972 mourait Boby Lapointe. L’un des chanteurs les plus originaux et créatif des années 60/70 n’a rencontré le succès qu’après sa mort et fait désormais partie du patrimoine de la chanson française. Ses amis et ses proches témoignent du caractère hors normes de ce personnage.

Magicien des mots, mécanicien de la mélodie.

Il y a trente ans, le 29 juin 1972 mourait Boby Lapointe. L’un des chanteurs les plus originaux et créatif des années 60/70 n’a rencontré le succès qu’après sa mort et fait désormais partie du patrimoine de la chanson française. Ses amis et ses proches témoignent du caractère hors normes de ce personnage.

Un timbre de voix marbré par un accent qui fleure bon le sud, un physique de déménageur mais qui charrie des perles de poésie, une trogne de repris de justice pour décrire avec justesse l’amour de la maman pour ses poissons... Boby Lapointe, à l’instar d’un Brassens moustachu, d’un Chevalier à canotier ou d’un Brel larmoyant fait partie de l’inconscient musical français, du patrimoine chantant hexagonal.

A l’occasion des trente ans de sa mort, ce gai luron, natif de Pézenas dans le Sud de la France, voit une anthologie de son oeuvre paraître chez Philips Universal. Un coffret de quatre CDs comprenant les enregistrements de 1960 à 1970 ainsi que des titres inédits comme Troubadour et la crue du Tage, un duo avec Anne Sylvestre intitulé Depuis le temps que j’l’attends mon prince charmant ou un enregistrement au Théâtre des Capucines en 1963. Un travail de longue haleine auquel se sont attelés Sam Olivier et Jean-Yves Billet. “Tout me surprend chez Lapointe” explique Sam Olivier “On en découvre et redécouvre à chaque écoute. C’est comme les poupées russes, au fur et à mesure qu’on les ouvre, on trouve d’autres astuces. C’est ce qui fait vraiment la richesse d’un répertoire que l’on croit connaître sur le bout des doigts et qui se révèle à vous de manière différente à chaque écoute”.

Quarante ans, en effet, que le public - toutes générations confondues - rabâche la peinture à “l’hawaïle qui est bien diffici’hawaïle, mais qui est bien plus beau que la peinture à l’eau” ou chante à tue tête “Ta Katie, t’as quitté/Tic tac-tic tac”. Un public qui appréciera les inédits retrouvé par Sam Olivier. “Depuis le temps que j’l’attends mon prince charmant” est un duo avec Anne Sylvestre. On avait vraiment envie de le mettre sur cette anthologie Lapointe, bien que les paroles et la musique soient signées Anne Sylvestre. C’était la mode des duos amoureux à l’époque entre Gainsbourg et Birkin, et Anne avait envie d’écrire l’anti-duo amoureux parfait. D’où cette chanson qu’on a mis deux ans à retrouver dans les archives d’Universal. Idem pour l’enregistrement au Théâtre des Capucines. J’avais ouï dire qu’il existait un enregistrement de cette époque. On disait que c’était là qu’il avait explosé en première partie de Serge Gainsbourg. D’ailleurs Gainsbourg aurait dit à l’époque en rentrant chez lui : “J’ai pris un four et c’est Lapointe qui a récolté tous les applaudissements”.

“C’est un personnage unique car c’est le seul chanteur qui ait eu une carrière post-mortem plus forte que de son vivant” ajoute Sam Olivier. “Il a eu beaucoup de succès auprès de ses amis, de la profession, mais pas tellement du public. Après 72, les parents nostalgiques faisaient écouter cela à leur enfant et les enfants aimaient cela parce que les mélodies, les paroles étaient drôles, bizarres et intriguaient. Les amateurs de Boby, c’est presque une secte mais sans le côté négatif”.

Ce manque de succès, cette relative confidentialité, tous ses proches s’accordent à dire que Boby Lapointe a certainement dû en souffrir. Le comédien et cinéaste Pierre Etaix dit que “ce n’était pas lui qui était en avance pour son époque mais les autres qui étaient en retard. C’était tellement neuf, tellement novateur ce qu’il écrivait qu’il s’était créé une planète Boby Lapointe”. Etaix, qui débuta avec Boby Lapointe au cabaret du Cheval d’or à Paris, se souvient : “Malgré toutes les imperfections dans sa diction, malgré son manque de rythme, il y avait quelque chose qui faisait son charme. Le manque de succès, bien sûr, il en a souffert beaucoup, bien qu’il n’était jamais amer car il avait une nature très généreuse”. Une générosité dont le compagnon d’Annie Fratellini, célèbre clown français parle avec des trémolos dans la voix. : “Je me souviens qu’il m’a sorti du lit à une heure du matin pour me prévenir : Pierre, il y a Canetti (producteur de nombreux artistes français des années 50/70 ndr.) ce soir, au Cheval d’Or ! Viens vite, c’est ta chance !” J’avais une angine carabinée. Boby piaffait d’impatience en m’attendant sur le trottoir du cabaret avec mon costume à la main. J’étais encore en pyjama, il m’avait convaincu de venir faire mon numéro. Jacques Canetti, à la fin du spectacle, où il était seul dans la salle, me dit : “Bon, Etaix ! Je vous propose de faire votre spectacle aux Trois Baudets, le mois prochain” Et je me souviens de Boby me soulevant dans ses bras et hurlant “Hourra” pour me féliciter. C’était Bobby, toujours généreux avec les autres... C’était un homme extrêmement sensible et délicat...”

Une délicatesse et surtout un talent auxquels étaient sensibles bon nombre d’artistes autour du grand Boby. Georges Brassens qui le prenait volontiers en vedette américaine de tournée, Joe Dassin qui produisit l’un de ses albums à une époque où les maisons de disques ne voulaient pas de lui ou Pierre Perret qui l’invita à faire la première partie de son dernier spectacle à Bobino en 1972 alors que Boby était malade.

Un engouement pour le chanteur qui se propage à travers les âges puisque en parallèle de l’anthologie, Sam Olivier a demandé à des artistes contemporains de reprendre des succès tels que La peinture à l’huile par CharlElie, Comprend qui peut par Clarika ou L’Hélicon par Jacques Higelin et sa fille Izia. “Le groupe Java, avait l’intégral de Boby Lapointe qu’ils écoutaient en boucle et ils m’ont tout de suite dit : “On fait Le saucisson de cheval. Clarika a sauté au plafond quand je l’ai appelé, Jacno avait déjà un titre en tête. Il y a eu un enthousiasme qui faisait plaisir à voir et à entendre. Izia Higelin, qui a dix ans, chante avec son père. Et elle connaît presque mieux le répertoire de Boby que celui de Jacques” rigole Sam Olivier.

Qu’on ait dix ou soixante-dix-sept ans, on est tous sensible à la syntaxe de Lapointe, à ses textes à tiroirs, véritables figures acrobatiques de la grammaire. Ricet Barrier, chanteur et compagnon de cabaret de Lapointe est lui aussi sous le charme de l’auteur : “Ses textes étaient tellement originaux qu’il était le seul à pouvoir les chanter. Je crois que Boby était dans la filiation et l’admiration d’auteurs comme Francis Blanche qui avait écrit pour Charles Trenet : “Ah qu’il est beau le débit de l’eau/Ah qu’il est laid le débit du lait”. Boby, inconsciemment, était attiré par cette gymnastique de la langue et du langage. Dans la chanson, je crois que ce qui lui plaisait le plus ce n’était pas tant l’interprétation que l’écriture. D’ailleurs, souvent on le voyait rire et je me disais : “Nom d’un chien qu’est ce qu’il a ce gars-là à se marrer ?!?” C’était tout simplement un texte qu’il était en train d’écrire et qui le faisait rire !!! Il adorait jongler avec les mots.” Une théorie que rejoint Sam Olivier “Il y a quelqu’un qui a écrit que les linguistes n’avaient plus de termes appropriés pour mettre une définition sur les innombrables jeux de mots de Boby Lapointe. C’est à dire qu’il a été tellement loin dans le genre qu’il a dépassé le langage. C’est quasiment du métalangage. Mais il est en même temps accessible à tous parce qu’il y a toujours un premier degré, un premier niveau qui est évident pour chacun”.

Boby Lapointe Comprend qui peut (Philips / Universal) 4 CD Boby tutti-frutti (L'hommage délicieux à Boby Lapointe) avec Jacno, CharlElie, Java, Clarika, Jacques Higelin, Alain Souchon (Mercury) 2002

Frédéric Garat

Photo de homepage : Universal Music

Boby Lapointe Comprend qui peut (Philips / Universal) 4 CD Boby tutti-frutti (L'hommage délicieux à Boby Lapointe) avec Jacno, CharlElie, Java, Clarika, Jacques Higelin, Alain Souchon (Mercury) 2002