10 ans sans Michel Berger

Le 3 août 1992, à 44 ans, Michel Berger mourait, victime d’une crise cardiaque. Point final d'une vie ponctuée de tubes inoubliables, de collaborations mémorables (Hardy, Hallyday, Gall) et d'une pièce maîtresse : Starmania. Occasion pour la Québécoise Fabienne Thibeault, créatrice du Monde est Stone ou de Ziggy, de se souvenir de Michel Berger .

Des souvenirs et un témoignage.

Le 3 août 1992, à 44 ans, Michel Berger mourait, victime d’une crise cardiaque. Point final d'une vie ponctuée de tubes inoubliables, de collaborations mémorables (Hardy, Hallyday, Gall) et d'une pièce maîtresse : Starmania. Occasion pour la Québécoise Fabienne Thibeault, créatrice du Monde est Stone ou de Ziggy, de se souvenir de Michel Berger .

La vie de Michel Berger a quelque chose d’un conte de fées. En apparence. Qu’on en juge : naissance à Neuilly, l’aristocratique commune de l’Ouest parisien, le 28 novembre 1947, cadet d’une famille à l’abri du besoin. Sa mère est pianiste-concertiste, son père spécialiste réputé : le professeur Jean Hamburger, urologue. Oui, mais la séparation de ses parents, alors qu’il vient d’avoir dix ans, le perturbe au point de le faire changer de nom. C’est ainsi que Michel Hamburger devient, bien des années avant l’entrée en show-biz, Michel Berger. Les études du jeune homme se déroulent comme il se doit : très bien. Elles le mèneront à une maîtrise de philo, en 1968, sur l’esthétique de la musique pop...

À la maison, le petit Michel baigne dans la musique : deux pianos à queue ornent le salon, l’un pour sa mère, l’autre pour lui. Il commence déjà, pour concilier les musiques qui le bercent, à faire se percuter sa culture classique et le son anglo-saxon : Beatles, Ray Charles... Suite du conte de fées : Michel enregistre son premier 45 tours-4 titres à seize ans, en 1963, chez Pathé-Marconi, sans presque l’avoir cherché... Oui, mais ce premier disque ne le distingue en rien du cercle des yéyés, pas plus que les cinq qui vont suivre jusqu’à l’été 1966. Michel Berger devra encore attendre dix ans avant de trouver son vrai style (et un certain succès) avec Écoute la musique en 1973.

Entre-temps, Michel Berger va faire l’expérience ô combien formatrice de la direction artistique, dès le début 67. Il n’a pas encore vingt ans. C’est dans le cadre de ses fonctions chez Pathé-Marconi qu’il dirigera le premier disque de son amie d’enfance (puis de cœur) Véronique Sanson, qui chante alors dans le trio des Roche-Martin avec sa sœur Violaine et François Bernheim. Il la pousse à chanter en solo et lui fait enregistrer, en 1968, son premier 45 tours : simple succès d’estime, mais le jeune directeur artistique, pas encore légalement majeur, a prouvé son flair. Trois événements marqueront le tournant de ses années 1970-71 : son premier album, instrumental, Puzzle, et son passage, avec armes, bagages et Sanson, à la concurrence, WEA, où il réalise aussitôt le premier album de Véronique, Amoureuse. L’album sort en 1972 : énorme succès, immédiat. Une manière de consoler Michel de l’échec du concept Puzzle… Peut-être pas du départ de Véronique, quelques mois plus tard, au bras de Stephen Stills. Le conte de fées hamburgerien est toujours diablement perturbé – et toujours par l’affectif.

En 1973, les choses s’accélèrent. Michel Berger publie, sans titre, son premier album de chansons, où l’on trouve deux petits joyaux, Attends-moi et Pour me comprendre. Ces titres annoncent ce qu’il va apporter à la chanson française : une voix pure au vibrato discret, des textes d’une poésie du quotidien profonde, très liés à la vie affective et plus largement à la vie intérieure, tout en restant joliment accessibles – et des mélodies elles aussi limpides mais sans concessions. Le miracle du piano-voix est là. Michel Berger manque encore un peu du swing dont fait déjà preuve Véronique Sanson, mais cette légère accélération de la scansion, essentielle à son style, est pour bientôt.

Second gros succès de Berger producteur en 1973 : Message personnel, de Françoise Hardy. Pendant longtemps, Berger aura plus de succès avec les artistes qu’il produit qu’avec ses propres compositions… Il vient pourtant de sortir, en 45 tours, l’excellent Écoute la musique, qui marque son entrée dans la cour des grands de la chanson-rock. Mais le grand public reste encore timide. En 1974, Berger commence à s’occuper de France Gall, ex-lolita yéyé que la musique commence à désespérer. Il lui donne la seconde voix du plus beau titre de son album de 1974, Chansons pour une fan. Ce duo, Mon fils rira du rock’n’roll, est pour Michel Berger un début de reconnaissance du grand public. Il tombe amoureux de la jolie France et lui compose aussitôt La déclaration, qui devient le succès de l’été 74...

Troisième album de Michel Berger en 1975 : Que l’amour est bizarre. Peu de succès, même si l’on y trouve (mais il est bien seul) l’excellent Seras-tu là. En même temps, l’album de France Gall que Michel a produit, connaît un succès fou… Même chose en 1976-77 : l’album de Michel, Mon piano danse, pourtant emmené par une chanson remarquable, Mon piano danse, qui fera le bonheur de ses fans quelques années plus tard, reste un demi-succès face à l’énorme réussite de celui de France Gall, Dancing disco où l’on trouve son Si maman si.

Le succès fou viendra, en 1978, de Starmania l’opéra rock que Michel Berger compose après avoir fait appel au Québécois Luc Plamondon. Le souvenir de Hair, en 1969, est très présent dans l’esprit de Michel qui a aussi été marqué par l’enlèvement, aux Etats-Unis, de la fille d’un géant de la presse, Patricia Hearst, par un groupuscule activiste, l’Armée Symbionèse de Libération. D’autant plus que Patricia Hearst a ensuite épousé la cause de ses ravisseurs… Berger et Plamondon rassemblent, sur ce qui est d’abord un disque, Diane Dufresne, Fabienne Thibeault, Nanette Workman, Daniel Balavoine. Le spectacle suit, en avril 1979, avec un énorme succès public. Le premier pour Michel Berger. Dès lors, la voie du succès est ouverte pour lui avec La groupie du pianiste. Et aussi, bien sûr pour France Gall avec Il jouait du piano debout : faste année 1980.

Revenons quelques instants sur les raisons du succès public et du (terrible) succès dit “d’estime” : l’inspiration musicale et textuelle de Michel Berger n’a pas vraiment bougé entre 1973 avec Écoute la musique et 1980 : le swing s’est affirmé, c’est tout. Les textes ciselés, introspections ou portraits, restent de la même qualité et la voix ne change pas. Seule l’exposition médiatique de Starmania a convoqué le succès… La preuve ? Tous les best of que s’arracheront les fans récemment convertis font une large place aux bijoux des années 73-78... qui connaîtront parfois une deuxième carrière, sur scène. Car Berger s’est enfin décidé à monter sur les planches : Théâtre des Champs-Élysées en 1980, Olympia en 82, Palais des Sports en 84 et Zénith en 86. Les capacités de Michel Berger augmentent sensiblement, si l’on peut se permettre le jeu de mots.

La décennie 82-92 de Michel Berger connaîtra, dans les textes, une certaine évolution. N’y sont sans doute pas étrangères les origines "hearstiennes" de Starmania, les débuts d’une prise de conscience des artistes anglais (Bob Geldof) et français (Chanteurs sans frontières, Coluche) – et les nombreux voyages qu’entreprennent, dans le Tiers Monde, Berger et Gall. Cette évolution est très sensible dans l’album de 1985, essentiel, de Michel Berger, Différences, avec Y a pas de honte et surtout Chanter pour ceux qui sont loin de chez eux. Tendance identique pour France Gall avec Diego libre dans sa tête et son album Babacar en 1987. Beau succès par procuration, aussi, pour Michel Berger en 1985, avec l’album Rock’n’roll attitude de Johnny Hallyday (Quelque chose de Tennessee). Un Johnny qui prend avec Berger la saine habitude de se faire écrire des albums par des artistes de talent : Goldman, ce sera pour plus tard.

Suivront la reprise de Starmania en 1988, le succès désillusionné de Paradis blanc, la création, toujours avec Plamondon, de La légende de Jimmy, bel opéra rock sur James Dean, malheureusement plombé par le déclenchement de la Guerre du Golfe, et, en 1992, Double jeu, le premier album du duo Berger-Gall, porté par Laissez passer les rêves. Une tournée est prévue pour le couple vedette dès l’automne 92.

Mais, le 2 août 1992, Michel Berger meurt au cours d’une partie de tennis. Vacances, Côte d’Azur, belle villa, crise cardiaque. Le conte de fées est irrémédiablement fini.

Jean-Claude Demari


Pour RFI Musique, Fabienne Thibeault revient sur sa collaboration avec Michel Berger lors de la création de Starmania en 1978 :

"La première fois que j'ai rencontré Michel Berger, c'était à Montréal dans l'appartement de Luc Plamondon. C'était en plein hiver et il y avait énormément de neige. Je me souviens qu'il avait été assez surpris de ce temps parce qu'il y avait alors une tempête assez monstrueuse qui avait tout bloqué. On avait donc fait connaissance autour du piano. Il avait joué tout de suite l'accompagnement du Monde est Stone, dans la tonalité qui devait être la mienne, assez aiguë contrairement aux autres versions par la suite qui furent plus graves. Ça avait été un moment assez chaleureux et assez émouvant par ce que c'était quelqu'un de timide... enfin, non pas timide mais secret. Quelqu'un de renfermé mais qui avait beaucoup d'humour, qui était très drôle et qui savait s'amuser.

"Il était très bien éduqué, très poli, très courtois, très sensible. On peut employer le terme de 'compagnon de travail', il savait imposer sa discipline. Il avait un rapport très proche avec Plamondon, ils étaient très amis. Il n'y avait aucune familiarité dans ses relations avec les autres mais il était charmant surtout quand il se mettait au piano. Il avait un grand sens de la musique même si c'est assez commun de dire ça sur lui.

"Je n'étais pas une amie proche mais je crois qu'il m'aimait bien, il aimait les chanteurs. Il était assez compréhensif des autres mais très discipliné. Il connaissait très bien son affaire. Il avait un sens certain des affaires, du business. Avec Plamondon, il avait construit non seulement l'œuvre mais avait mis au point tout un système de relations très efficaces avec les journalistes, les producteurs. Il connaissait très bien le métier dans son ensemble.

"Je n'ai malheureusement pas retravaillé avec lui. Dans les années 80, il y a eu les problèmes de santé de sa fille Pauline, la naissance de Raphaël et France [Gall] était très exclusive.

"Pour moi, les chansons de Starmania sont la base de mon répertoire, de mon spectacle. Ces chansons n'ont pas vieilli. D'ailleurs au Québec, on n'a moins connu ce qu'il a fait par la suite. Pour nous, son nom reste lié à Starmania qui est son fleuron."

Propos recueillis par Catherine Pouplain

Double CD compilation : Pour me comprendre (WEA)