Janik, le MC de la Martinique

Avec T'inquiète… son second album réalisé par l'ex-Wailers Tyrone Downie, Janik nous revient aux rythmes de son reggae nonchalant et chaleureux, authentique et créole. Fils légitime et néanmoins francophone des héros de la scène " dance-hall " , il rallume de ses brûlots rebelles une pacifique révolution syncopée au rythme du son caraïbe.

Toaster de première classe

Avec T'inquiète… son second album réalisé par l'ex-Wailers Tyrone Downie, Janik nous revient aux rythmes de son reggae nonchalant et chaleureux, authentique et créole. Fils légitime et néanmoins francophone des héros de la scène " dance-hall " , il rallume de ses brûlots rebelles une pacifique révolution syncopée au rythme du son caraïbe.

Si on l'a découvert en France grâce à la fameuse compilation Rappatitude 2 (92), MC Janik a su imposer le flot harmonieux de ses poésies tchatchées dès l'aube des années 90. Le DJ publie d'abord un album aux Antilles, enregistré en Jamaïque au fameux studio King Jammy. Reconnu à la fois dans la mouvance antillaise et dans le milieu du reggae, il se lie très vite à Paris avec les rappeurs du Secteur Ä pour participer aux nombreux projets du label hip hop agité de Doc Gyneco, Arsenik ou des Neg Marrons. C'est sur ce label qu' il publie en 98 Janik son premier album. Notre héros des "dance hall" puise son inspiration chez Tipa Irae et Mad Professor et dans le reggae anglais d'Aswad ou de Steel Pulse. Le micro au poing, MC Janik épaulé par de solides " sélecteurs " aux platines prouve avec ce nouvel album qu'il n'a pas perdu de temps ces quatre dernières années. Du "reggae love" amoureux de Doudou au "dance-hall" électro de Lâche pas prise , Janik développe les multiples facettes de sa reggaetude insulaire. Porté par l'allégresse des promesses de T'inquiète aux accents pimentés de son île dorée, Janik nous livre son odyssée sonique.

RFI: Comment se passaient vos premiers sound systems en Martinique ?
Janik : Au début, c'était plutôt le style " rockers " , un mode musical intégré au mouvement rasta. Dans l'organisation de leur vie quotidienne, ils organisaient ces soirées qu'ils appelaient " rockers " que nous les juniors fréquentions assidûment. Parmi les sélecteurs de l'époque, il y avait deux-trois gars comme General Joshua, Philippe Majestik qui avaient leurs propres sound systems. Dans la soirée, quand il était bien tard, ils nous laissaient le micro. A ce moment-là on pouvait enfin pousser nos premières rimes en sound . On chantait déjà en français et en créole sur des instrumentaux jamaïcains car, à l'époque, il n'existait pas de productions locales gravées sur disques.

RFI: La musique majoritaire aux Antilles à vos débuts était le zouk, et par rapport au zouk votre reggae devait paraître iconoclaste
Janik : On était une petite minorité, pas comme maintenant où il y a des DJs partout. Il y a eu 6ème Continent de Kali, le premier groupe reggae à émerger des Antilles françaises et à enregistrer des albums d'authentique reggae local acoustique. Nous sommes d'une autre culture, celle des platines tourne-disques comme Metal Sound, mes potes, comme Guy Al MC…

RFI: Avec ce côté electro devant…
Janik: Le dance hall dans toute sa splendeur !

RFI: Et le créole qui donne un côté rafraîchissant à cette musique…
Janik : On est de la même école, ce sont vraiment mes collègues de travail, dans le sens où nous avons commencé à chanter ensemble. On a sorti nos premiers albums aux Antilles en parallèle, à la même époque. On est toujours très liés. Guy Al MC travaille désormais avec moi à Paris dans le " Groovin' studio sound system " et il a même sorti son album solo Long Time sur le label Couleur Musique.

RFI: Votre particularité, n'est-ce pas la dualité de solides bases reggae aux Antilles et de bases hip hop ici à Paris avec le Secteur Ä ?
Janik : (rire) Ce que j'aime dans la musique, c'est que c'est souvent une histoire de rencontres, car elle a ce pouvoir d'abolir frontières et contingences. Je suis rentré au Secteur Ä par la grande porte, puisque Gyneco m'avait proposé de participer avec lui à un remix de sa chanson Né ici . Il en a fait Né rue Case nègre , une version reggae. A partir de là, la combinaison a plu à tous ses collègues du Secteur qui sortaient leur premier album et qui m'ont invité.

RFI: C'est étonnant qu'il n'y ait pas eu un vrai succès populaire de ce reggae antillais en métropole, l'équivalent d'un Peuple du monde de Tonton David originaire de la Réunion.
Janik : J'ai la chance de faire partie d'un mouvement musical qui permet de rester toujours actif, même si tu n'es pas dans le marché du disque. Tous les samedi, il y a un sound system quelque part, alors si j'ai envie de tenir un micro et de chanter devant des gens, cela ne me pose aucun problème. Si je veux toucher un petit cachet, je peux le faire régulièrement.
Il y a de plus en plus de DJs, des petits jeunes qui arrivent. Ils prennent cela très au sérieux. Ils sont très forts, très bons, ils ont plein de choses à raconter. Ce n'est pas " La chance aux chansons ", si tu vois ce que je veux dire. Tu ne peux pas bluffer, car ce public connaît son affaire. Il faut aller faire un tour dans les sounds pour comprendre cet esprit-là. Cela t'aide en tous cas à rester actif.

RFI: Cet album est ensoleillé et positif, mais il est aussi critique par rapport aux problèmes des Antilles comme Roule par exemple.
Janik : Il faut garder les pieds sur terre, tout en trouvant la joie de vivre nécessaire. Un équilibre difficile à trouver. Mais chez nous, tu observes tous les inconvénients du système, tu vois les gars en train d'astiquer leur voiture alors qu'ils auraient peut-être mieux à faire de leur énergie.

RFI: Surtout sur une unique route de 10km avec des embouteillages monstres et une voiture pour laquelle ils se sont endettés jusqu'au cou !…
Janik :Alors que cela aurait été plus simple de bâtir un grand périf' qui fasse le tour de l'île. Et de faire aussi des circuits pour que les gens qui en ont envie puissent se défouler. Et puis offrir aux jeunes, qui sont vraiment motivés par les sports mécaniques, l'occasion de vraiment d'assumer sérieusement leur passion. Car il y a vraiment des gens doués pour les sports mécaniques là-bas.

RFI: D'autres problèmes antillais sont soulevés dans l'album…
Janik : Sans faire de politique, cela n'est pas évident d'en parler. Remarque on peut aussi faire du social (rire) ! Il y a beaucoup de choses à changer aux Antilles.

RFI: Cela n'est donc pas un hasard si l'album démarre par Ma prière ?
Janik : Il y a tant de vitalité, ce pays est vraiment fort . Mais il n'y a aucune infrastructure qui fasse que les gens puissent trouver un exutoire à leur énergie positive. Or, tu peux avoir des démonstrations négatives de cette énergie gâchée, d'où tous les problèmes de toxicomanie, de délinquance, de violence que tu retrouves désormais aux Antilles et qui sont des phénomènes relativement nouveaux, tous liés à la cocaïne ou au crack. Le trafic a changé les donnes, la dope représente une telle masse d'argent, c'est si tentant de tomber dedans si tu ne trouves pas un boulot décent, une passion et une vraie infrastructure pour la développer. Ne serait-ce qu'un alignement des salaires par rapport aux gens de la métropole. Les gens sont si peu payés aux Antilles. Je parle pas des fonctionnaires, je parle de tout ce qui est privé.

RFI: Doudou , c'est le retour de la fille, de la tendresse ?
Janik : Oui, un peu du " doudouisme " dans une histoire ne peut jamais faire de mal, un peu d'amour…toujours l'amour! Il faut une touche d'optimisme, histoire de ne pas rester coincé …

RFI: Il y a toujours ce côté positif dans vos compositions…
Janik : C'est ce qu'on nous reproche souvent à nous autres les Antillais, d'afficher un peu trop notre joie de vivre dans toutes les circonstances. Et bien moi, je dis qu'en rigolant franchement, cela peut être une thérapie à l'écrasante majorité des problèmes de l'existence.

Propos recueillis par Gérard BAR-DAVID

JANIK : T'inquiète… CD Hostile/Delabel (dist.Virgin)