Eiffel sans détour

Si leur premier album Abricotine en avait fait des outsiders de choix, Eiffel revient aujourd'hui avec Le ¼ d'heure des ahuris en forme de confirmation. Une deuxième sortie qui met essentiellement l'accent sur la fougue, les guitares rageuse et les couplets qui claquent. De la chanson d'homme en somme, de la poésie brutale, qui sait se faire élégante, et place Eiffel dans la droite ligne des grands frères Noir Désir. La fraîcheur en plus.

Deuxième essai pour le groupe

Si leur premier album Abricotine en avait fait des outsiders de choix, Eiffel revient aujourd'hui avec Le ¼ d'heure des ahuris en forme de confirmation. Une deuxième sortie qui met essentiellement l'accent sur la fougue, les guitares rageuse et les couplets qui claquent. De la chanson d'homme en somme, de la poésie brutale, qui sait se faire élégante, et place Eiffel dans la droite ligne des grands frères Noir Désir. La fraîcheur en plus.

Si depuis leur formation au début des années 90, le groupe Eiffel, ex-Oobik & the Pucks, ont surtout connu la galère de l'auto-production et les concerts pour un sandwich, l'accueil de leur premier album Abricotine (signé chez Labels, l'écurie des Jean-Louis Murat, Dominique A et consorts), précédé d'un bouche à oreille encourageant, ne leur a pas fait perdre le sens des réalités. Ou changer leurs habitudes… Pour preuve, c'est à Espiens, en pleine campagne agenaise que le quatuor a choisi d'enregistrer son ¼ d'heure des ahuris. "C'est un luxe qui ne coûte pas forcément plus cher que d'aller en studio à Paris. C'est paradoxal ! Parfois, des pommes de terre au beurre, c'est meilleur que du confit de canard !" explique Romain Humeau, qui écrit, compose, chante et arrange les productions du groupe, mais confie que ce dernier a néanmoins "réglé plein de problèmes d'ordre égocentrique, encore présents sur le premier album. Aujourd'hui, on arrive à vivre un peu de notre musique, alors que ça faisait quatre ou cinq ans qu'on galérait". Les quatre Eiffel ne se sont pas pour autant endormis sur leurs modestes lauriers, et encore moins embourgeoisé. Pas question pour eux de sombrer dans la pop jetable ou le rock en toc.

Une année de tournée et quelques cent concerts après leur première sortie, le besoin s'est fait sentir de faire rimer le travail en studio avec l'intensité de leurs prestations scéniques. D'où un recentrage sur leur carburant premier : le rock brut de fonderies, façon Pixies, directement hérité de leur approche du live. "Un concert c'est une sorte d'acte rock, ce que n'était pas du tout Abricotine. On ne regrette rien de ce côté. Simplement, cet album n'était pas fait pour sonner comme il sonnait sur scène". Moins apprêté, Le ¼ d'heure des ahuris met donc l'accent sur des sonorités plus compactes, plus viscérales. Au menu, guitares furieuses et riffs hargneux témoignent de la fougue intacte d'Eiffel. Une saine agressivité qui ne se dépare pas d'élégance, convoquant ça et là des violons délicats, comme un grand écart assumé entre brutalité et finesse.

Energique et bruyant, le style Eiffel ne fait cependant pas dans le débordement de vitalité gratuit. La rage avérée de ce ¼ d'heure des ahuris est avant tout le fait de textes nettement plus engagés que sur le précédent opus du quatuor. La problématique obsessionnelle de leurs débuts ("comment durer ?") évacuée, le groupe s'emploie ici à explorer des préoccupations plus universelles. Et de donner, comme de nombreuses autres formations hexagonales, dans la chanson anti-mondialiste. "On avait envie de servir un peu plus, par rapport à tout ce qui peut nous interpeller autour de nous. C'est à partir de ce moment là que l'on parle d'engagement politique" convient Romain, qui reconnaît sans détour qu'Eiffel se positionne dans "le truc fragile de l'engagement politique", et que l'équilibre entre donneur d'avis et donneur de leçon est précaire. "On peut penser à Zorro, à de la démagogie". D'autres avant eux s'y sont brûlé les ailes, ou à défaut, cassé les dents. Aussi, Le ¼ d'heure des ahuris épingle la globalisation et se désole de la bêtise humaine, mais tâche d'éviter slogans à l'emporte-pièce et refrains porte-drapeaux. "On ne dit pas, "on pense comme ça, faites comme nous !". La raison pour laquelle on ne veut pas donner de leçons, c'est qu'on en est bien incapable ! Par contre, ce n'est pas pour ça qu'il faut se cacher et ne rien foutre !".

La solution d'Eiffel, c'est d'inviter son public à venir discuter après les concerts avec des membres d'associations présentes pour l'occasion. "On ne fait pas passer nos idées, mais celles d'associations, de mouvements qui nous semblent intéressants, dans le sens où ils proposent une alternative. Il s'agit d'Attac, de la Confédération Paysanne et bien d'autres". Sans pour autant faire de ces rendez-vous citoyen-rock une marque de fabrique : "on essaie de faire ça humblement, et pas de manière automatique, car on veut se départir du caractère promotionnel". D'ailleurs, la tournée qui accompagne la sortie de leur dernier opus se passera de ces forums spontanés, par soucis de ne pas se laisser aller au systématisme, à la routine. D'autant que la musique d'Eiffel peut aussi se ressentir sans grand discours ! "Parfois le son d'une note et un mot dans une chanson peuvent être beaucoup plus utiles qu'une thèse, un bouquin entier, car ça touche directement, de façon viscérale".

Passeurs d'idées plutôt que donneurs de leçons, Eiffel garde le sens de la révolte brute et conserve une fureur adolescente intacte. Des valeurs essentielles pour qui distinguent le rock de la simple variété, et installent le groupe dans les valeurs montantes du genre, proche de ses inspirations anglo-saxonnes (Franck Black, les Stooges…) et de Noir Désir dans sa période héroïque. Une comparaison que ne renie pas Romain, contrairement à certains de ses collègues : "Il y a un type en France qui s'appelle Saez, et qui s'amuse à cracher sur Noir Désir ou les Beatles… Ce n'est pas notre genre". D'autant que le leader d'Eiffel a signé les arrangements de cordes pour la bande à Bertrand Cantat sur l'album Des visages, des figures ! Digne héritier de la culture rock, Eiffel assume ses influences, (d'Iggy Pop à… Boris Vian), mais est loin d'avoir bradé son identité. Forces vives du rock français ? Ces ahuris font en tous les cas figure de renfort de luxe !

Eiffel Le ¼ d'heure des ahuris (Labels /2002)