Bembeya jazz

Groupe essentiel de la musique moderne d’Afrique noire, fondé en 1961 à Beyla, en Guinée-Conakry, le Bembeya Jazz revient avec ses voix gorgées de lyrisme et ses guitares à l’éloquence radieuse. Rencontre avec Mohamed Achken Kaba (chef d’orchestre, trompette) Sékouba "Diamonds Fingers" Diabaté (guitare) et Diabaté Siré (manager).  

Réjouissant devoir de mémoire

Groupe essentiel de la musique moderne d’Afrique noire, fondé en 1961 à Beyla, en Guinée-Conakry, le Bembeya Jazz revient avec ses voix gorgées de lyrisme et ses guitares à l’éloquence radieuse. Rencontre avec Mohamed Achken Kaba (chef d’orchestre, trompette) Sékouba "Diamonds Fingers" Diabaté (guitare) et Diabaté Siré (manager).  

RFI : Pourquoi ce choix de faire un album en puisant uniquement dans votre ancien répertoire
Sékouba Diabaté
: C’est une volonté de Christian Mousset, directeur du festival d’Angoulême où nous sommes passés la première fois en 1985. Il est à l’origine de ce nouveau projet et du retour du Bembeya. C’est lui notre producteur et notre conseiller technique. Le but, c’est que l’on retrouve, après des années de silence, ce qui fait le son, la spécificité du Bembeya. Sur le prochain album, on fera moitié moitié et sur le suivant, ce seront uniquement de nouvelles compositions.

 Est-ce qu’on peut s’attendre à voir quelques invités sur ces enregistrements annoncés. Ainsi, pour un titre évoquant le Wassoulou, comme c’est le cas aujourd’hui dans "Soli au Wassoulou", sur votre nouveau disque, le Bembeya pourrait envisager d’ouvrir la porte à une chanteuse de cette région ?
Sekouba Diabate :
Tout à fait. Oumou Sangaré par exemple serait très bien dans ce genre de chose. Toutes les propositions sont les bienvenues.

D’où vient le surnom de Sekouba Diabate, " Diamond Fingers"
Achken Kaba : C’était en 1977, au Festac à Lagos. Un collège de journalistes lui a attribué à la suite de la prestation du groupe. Ils ont considéré que c’était le meilleur guitariste du festival. C’est une distinction dont nous sommes fiers et que nous avons gardé depuis.

Dans le jeu de guitare de Sekouba Diabate, il y a parfois des sonorités hawaïennes (notamment sur "Gbapie") qui ne sont pas sans rappeler King Sunny Adé. Votre passage au Nigeria en 1977 y-est-il pour quelque chose ?
Sekouba Diabate : J’ai toujours aimé ce style de guitare. Le premier morceau que j’ai fait avec ce type de sonorité date de 1963, donc c’était bien avant Lagos.

Dans Yelema Yelemaso, vous évoquez, entre autres, Docteur Nico. C’est quelqu’un d’important pour vous ?
Sekouba Diabate : C’était un très très grand guitariste, comme Franco, ou Papa Noël qui avaient chacun leur style. Cela ne veut pas dire que j’ai pris leur chemin. Moi, mon chemin, c’était mon maître, Papa Diabate. S’il avait eu plus de chance – tout dans la vie est une question de chance, il aurait dû être le plus grand guitariste que l’Afrique n’ait jamais connu. Après cette génération, il n’y a plus eu de grand guitariste dans cette région du Congo pour moi.

Achken Kaba : Papa Diabate, c’est un des pionniers de la musique guinéenne, le premier instrumentiste qui ait commencé à vulgariser le solo de guitare en Guinée. Tous les guitaristes guinéens aujourd’hui ont le style de Papa Diabaté. S’ils ne l’ont pas, ils ont celui de Sekou Diabate.

La mission du Bembeya au départ, c’était participer à la restauration de l’identité nationale. Quelle est-elle aujourd’hui ?
Achken Kaba : Elle est la même, tout en prônant un certain panafricanisme, par exemple en invitant des artistes d’autres pays africains dans nos futurs projets.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de relancer le Bembeya ? Pourquoi ce groupe plutôt qu’un autre de cette époque fertile de l’indépendance ?

Diabate Sire : Parmi tous les orchestres nationaux, le Bembeya était celui qui avait le meilleur potentiel pour redémarrer une carrière. La « chance » qu’il a eu, c’est qu’après la perte brutale de son chanteur Demba Camara en 1973, et une période de deuil, le Bembeya s’est reconstitué en recrutant de nouveaux éléments. Désormais quarante pour cent du groupe étaient constitués par des jeunes. Le décès de Demba a donc permis de rajeunir l’orchestre alors que les autres ensembles de cette époque étaient des orchestres un peu vieillissants. Il reste aujourd’hui quatre membres de la formation initiale sur un effectif de onze personnes. Notre première opération pour relancer le Bembeya a été organisée à Dakar en septembre 2001, puis il y a eu le festival Musiques Métisses d’Angoulême cette année. Aujourd’hui beaucoup de musiques africaines sont dénaturées. Le Bembeya n’a pas besoin de clavier, il joue la musique traditionnelle africaine, la rumba guinéenne, la salsa guinénne, fait la symbiose de tous les rythmes de la Guinée, joue des instruments modernes mais dans la tradition guinéenne et africaine, c’est ça la force du Bembeya.


Achken Kaba, comment voyez-vous l’évolution de la musique en Afrique aujourd’hui ?
Achken Kaba : Quand j’écoute cette musique, je ris d’un œil et je pleure de l’autre. Je ris parce que je me dis mieux vaut peu que rien. Il y a eu une relève après les groupes de l’après-indépendance, mais ne répondant pas aux aspirations, à la mission éducative que nos peuples attendent. Les musiques doivent évoquer le travail, l’amour, la sincérité, tout ce qu’il y a de meilleur dans nos mœurs pour une meilleure harmonie dans nos sociétés. Sur le plan technique, c’est là que je pleure. Les musiques se sont mécanisées. Mais l’électronique, malgré toutes ses performances maintient toujours les mêmes notes dans son casier. Il y des voix aujourd’hui en Afrique, mais c’est difficile de trouver un orchestre en tant que tel. Il n’y en a plus que quelques-uns (Baobab, Rail Band, Bembeya…). Maintenant, il y a surtout des vedettes qui évoluent en solo, soutenues mécaniquement par l’électronique. Je suis inquiet quant à une relève de jeunes orchestres qui reprendrait notre musique en acoustique. Qui va nous remplacer demain ? Des machines ou des hommes courageux ? Evidemment, la guitare, quand on commence, ça fait très mal aux doigts, la trompette, ça fait souffrir aussi. Alors, beaucoup de jeunes préfèrent se rabattre sur le chant, et l’électronique. Aujourd’hui certains arrivent à se singulariser par rapport à leur voix mais par rapport à leur musique, non. Ils font tous la même chose. Nous appelons les jeunes à nous approcher pour apprendre à jouer des instruments, et à faire de l’acoustique.

Qu’est-ce que vous répondez quand on vous reproche d’avoir chanté les louanges de Sékou Touré au début de la carrière du groupe ?

Achken Kaba  et Sekouba Diabate : Aujourd’hui, nous sommes encore en train de composer d’autres titres en son honneur. Il faut lui rendre hommage. C’est grâce à lui si nous sommes là aujourd’hui, c’est lui le grand des grands qui nous a permis de connaître notre culture. Avant l’Indépendance, on connaissait la France, son histoire. C’est tout. Il a dit « chantons-nous nous-même, habillons-nous nous-même, mangeons-nous nous-même, pour connaître notre véritable identité, pour savoir qui nous sommes ». Il a dit « à chaque peuple sa culture ». Beaucoup de pays africains ont ensuite repris ces idées.

bembeya Jazz Bembeya  (Marabi - Mélodie) 2002
En concert à Paris le 9 novembre (Divan du Monde), Londres le 17 novembre (Festival de Jazz – Barbican Center)