La Tordue

Avec son cinquième album intitulé Champ libre, La Tordue inaugure un nouveau style, toujours très travaillé dans les textes, mais infiniment plus festif dans les rythmes et les thèmes. Un des albums les plus stimulants de la fin d’année 2002.

Cinquième album

Avec son cinquième album intitulé Champ libre, La Tordue inaugure un nouveau style, toujours très travaillé dans les textes, mais infiniment plus festif dans les rythmes et les thèmes. Un des albums les plus stimulants de la fin d’année 2002.

Il y a dix ans, il fallait voir les trois de La Tordue, groupe de scène, groupe de rue, en concert dans des bars parisiens vers République ou Bastille. Aux alentours de minuit, des femmes d'une cinquantaine d'années, des rockers de quinze ans, cent consommateurs, reprenaient Les Mots ou Les Bas-Fonds. Cette histoire est née vers 1990 : un graphiste né dans la campagne rennaise (Benoît Morel) rencontre dans un appartement parisien deux Savoyards orientés vidéo (Pierre Payan et Éric Philippon, dit Fil). Dès octobre 1990, ces amis de rencontre assurent la première partie des Têtes Raides, groupe-frère. Cette préférence acoustique a longtemps guidé l'inspiration Cabaret Rive Gauche des comédiens-tragédiens de La Tordue, enfants doués de la Guerre d'Espagne et des congés en noir et blanc.

Premier disque en octobre 1991, autoproduit, mais le trio devient vite nécessaire : nombreux concerts (plus de mille à la date d’aujourd’hui), passage remarqué en ouverture des Transmusicales de Rennes en 1993, bourse du Fonds d'Aide à l'Initiative Rock la même année, triomphe aux Francofolies de La Rochelle en 94… Aujourd’hui, quelques galères et quatre disques plus loin, La Tordue offre un des plus excitants albums de l'année, Champ libre. Libres propos de Benoît Morel, auteur et chanteur de La Tordue.

Pouvez-vous me citer, sans en oublier un, tous les chanteurs dont vous citez un vers dans le morceau qui ouvre votre nouvel album, L’Heureux mix ?
Souchon, Higelin, Béart, Ferré, Brassens, Couture, Piaf, The Specials, Reggiani, Ibanez, Gainsbourg, Marley, Birkin, Jean-Baptiste Clément, Le Forestier, Escudéro, Nougaro, Marlene Dietrich, The Clash, la Mano Negra, Michel Tonerre, Aragon par Ferré, Perret, The Selecters, Renaud, Jeanette, Mouloudji, Vian, Ronsard, Grace Jones et The B52's ! Cet hommage donne la parole à tous ceux qui m'ont donné envie de chanter et d'écrire… Qui m'ont porté, m'ont forgé.

Comment vous est venue l’idée de L’Heureux mix ?
J’avais envie d'appliquer aux textes l'idée des samples qui se font en musique. Depuis longtemps je voulais écrire sur la chanson au sens large, pas uniquement la française. Comme tous les membres du groupe, j'écoute beaucoup de musiques du monde, de rock anglo-saxon, de reggae. Dans la vie de tous les jours, j'ai sans cesse des airs et des paroles qui me viennent spontanément, selon les situations, les conversations. L’Heureux mix est donc venu tout naturellement : un exercice d'écriture délicieux.

J’ai l’impression qu’avec votre live En vie, en 2001, vous clôturiez un chapitre de votre existence musicale ?
L'existence du groupe était alors très précaire : maison de disques en faillite, donc plus d'oseille. C'est précisément ce live que nous avons produit nous-mêmes avec beaucoup d'enthousiasme qui nous a regonflés. Nous avons été fort surpris de nous entendre pour la première fois en public, surpris de voir que notre travail tenait la route sur bandes, nous qui passons notre vie sur scène. Nous avons énormément gagné en confiance et c'est là le vrai virage ! On s'est dit alors qu'il fallait à tout prix garder la même énergie que celle déployée en live pour le prochain album studio… Cela voulait dire se lâcher complètement dans la composition, dans l'écriture et dans l'interprétation ! Ce que nous n'avions jusqu'alors éprouvé que sur notre premier album, Les choses de rien.

Donc, avec Champ libre, vous entamez un nouveau chapitre, plus festif, plus rythmé (Is god a dog ?, La vie c’est dingue)…
Notre mot d'ordre pour cet album a été de laisser entrer le soleil, la lumière. D'où le swing et l'appui rythmique… Cet appui rythmique existait sur scène, mais pas encore sur nos précédentes galettes studio. Notre pseudo-austérité était due au fait que nous étions coincés en prise de son ! Elle n'était pas voulue du tout ni maîtrisée, ce qui fait que nous avons toujours été frustrés en écoutant nos autres disques, hormis le premier. Sur Champ libre, nous nous sommes permis d'improviser, de déconner sans retenue, et surtout avec plaisir.

Dans Le zèle des îles ou dans Contre vous, vous devenez carrément légers… Est-ce la victoire définitive de Souchon sur Ferré ?
Il n’y a pas de compétition entre l'un et l'autre. Souchon est un grand admirateur de Ferré… Et moi, j'aime vraiment ces deux univers. Souchon écrit avec une simplicité désarmante, accessible, finalement très forte, à la manière d'un Brassens. Ils peuvent toucher absolument tout le monde par leur profonde humanité. Le côté littéraire de la chanson m'attire, il est vrai, moins que son versant populaire au bon sens du terme…

Dès votre premier véritable album en 1995, vous dénoncez les massacres d’Algériens en octobre 1961. Vous n’étiez pas nombreux, alors… Je crois que nous sommes en effet les premiers en France à en avoir fait une chanson.

Aujourd’hui, vous êtes en première ligne du combat contre la double peine*. C’est vous qui avez organisé le grand concert du 26 octobre 2002…
La double peine correspond bien, malheureusement, à la situation de l'étranger en France, le beau pays des droits de l'homme… C'est une lutte très concrète et c’est ce qui nous a intéressés. Faire tomber une loi raciste qui reflète un esprit ambiant aux relents colonialistes. La chape de plomb qui entoure la guerre d'Algérie est une bombe à retardement. Les Maghrébins sont plus que jamais les malvenus, eux que l'on a d'abord colonisés puis utilisés pour les sales boulots, qui ont tout donné, et avec quoi, en retour ? Le cadeau de la double peine ? Le non-droit de vote ? Le mépris ? Nous sommes donc partenaires de la campagne contre la double peine. Notre morceau Le pétrin (dont tous les droits sont versés à la campagne) sert de support médiatique, tout comme nos prises de parole en interview… Tous les artistes contactés pour chanter dans Le pétrin ont joué le jeu sans retenue. Ce morceau est peut-être notre plus belle réussite. Et, pendant la tournée, la lutte continue : projection du film de Tavernier, Histoires de vies brisées, la veille des concerts dans la ville où l'on joue, présence du coordinateur de la campagne à la sortie des concerts avec un stand…

Quel effet cela vous a-t-il fait, en 2001, de signer chez une multinationale du disque, Sony ?
Ça nous a tout simplement sorti la tête de l'eau puisque, justement, notre maison de disques, Musisoft, venait de couler à pic. Si Epic ne nous avait pas signés à ce moment-là, il est vraisemblable que La Tordue aurait occupé une petite place dans la rubrique nécrologie des groupes qui ont cassé leur pipe faute d' un entourage professionnel digne de ce nom… Nous n'aurions pas voulu auparavant rentrer dans un label de multinationale, mais il est vrai que nous étions rincés d'essuyer les plâtres d'une boîte indépendante mais totalement foireuse… Ce n’était pas des indépendants militants : seulement des grenouilles rêvant de devenir des bœufs bien gras. Il se trouve que nous travaillons désormais avec des gens compétents. Nous vivons à notre tour le paradoxe de groupes engagés comme Zebda ou Noir Désir à qui l'on donne les moyens de la contestation…  

La Tordue Champ libre (Épic/ Sony) 2002

*Loi qui oblige les ressortissants étrangers résidents en France, parfois depuis de longues années, à retourner dans leur pays d'origine après avoir purgé une peine de prison dans l'Hexagone.