Stivell, l'indémodable

Malgré ses 58 ans et ses cheveux clairsemés, Alan Stivell demeure un infatigable défenseur des musiques celtiques. Folk, rock, new-âge, électro, classique…, pas une recette musicale ne lui a échappé, depuis plus de quarante ans de service, pour fabriquer ses «galettes» bretonnes inimitables. Une riche discographie marquée aujourd’hui par la parution de Au-delà des mots, un énième opus qui commémore le 50ème anniversaire de la harpe des Celtes. Rencontre avec ce tranquille militant breton.

Le barde et sa harpe celtique

Malgré ses 58 ans et ses cheveux clairsemés, Alan Stivell demeure un infatigable défenseur des musiques celtiques. Folk, rock, new-âge, électro, classique…, pas une recette musicale ne lui a échappé, depuis plus de quarante ans de service, pour fabriquer ses «galettes» bretonnes inimitables. Une riche discographie marquée aujourd’hui par la parution de Au-delà des mots, un énième opus qui commémore le 50ème anniversaire de la harpe des Celtes. Rencontre avec ce tranquille militant breton.

RFI Musique: A l’heure où l’on va célébrer le cinquantenaire de la harpe celtique, vous venez de signer Au-delà des mots, un 21ème album entièrement dédié à cet instrument. Pourquoi ce retour aux sources aujourd’hui au XXIème siècle?
Alan Stivell: 
Je me devais d’honorer cette première harpe celtique des temps modernes qui va fêter son demi-siècle de renaissance dans quelques mois. En effet, c’est en 1953 que mon père m’offrait un prototype de cette harpe disparue à la fin du Moyen-Age. J’étais âgé de 9 ans et dans cette période d’après-guerre en France, il y avait un besoin de résurrection de la culture bretonne. Cela a commencé avec les bagadoùs, ces ensembles de cornemuses, bombardes et batteries. La démarche de mon père allait dans le même sens, vers un fusion entre la musique classique et musique celte. Je crois également qu’il y avait un fond de rêve romantique lié à cet instrument.

RFI Musique: Vous utilisez 6 harpes différentes sur ce nouvel opus. Qu’est-ce qui les distingue?
Alan Stivell: J’essaie de faire les mêmes expériences avec la harpe que d’autres ont effectuées avec la guitare ou les claviers. Par exemple, si on compare la guitare acoustique à cordes de nylon avec l’électrique de Jimi Hendrix, on est en présence de deux instruments nettement différents. Idem pour le clavecin, l’orgue d’église, le piano ou le synthé. On retrouve une certaine équivalence avec les harpes. J’utilise une harpe classique, une à cordes de boyaux, une autre à cordes métalliques qui est électrique sans caisse de résonance, etc… Pour résumer, la nature des cordes influence énormément le jeu et la sonorité.

RFI Musique: Cela fait plus de quarante ans que vous œuvrez pour la musique celte puisque votre premier enregistrement date de 1959, c’était à l’époque un 45-tours. Vous êtes à la fois l’héritier et le passeur de cette culture. S’agit-il d’un sacerdoce ?
Alan Stivell: La «celtitude» est une passion, je suis tombé dedans tout petit. C’est une sorte de révélation qui m’est apparue dès l’enfance quand j’ai joué cette première note de harpe celtique. J’étais émerveillé comme emporté littéralement par une espèce de grand flot. Je voulais apprendre tout de ce monde. D’autant qu’à l’époque, cet univers était presque interdit. Pour découvrir les cultures celtiques, il fallait se cacher, car d’une certaine manière, elles avaient été mises sous le boisseau. Quand j’ai commencé gamin à m’intéresser à cette musique, en France on admettait à peine qu’il ait pu exister un peuple celte. Comme si depuis les Romains tout ce qui faisait référence au monde celtique était synonyme de peur! Je ressentais toujours une attitude de rejet de la part des gens. Même à l’école, on nous donnait une image très étrange de cette civilisation, comme si personne ne cherchait à comprendre cette pensée. Petit à petit les mentalités ont commencé à changer. Et aujourd’hui, de la Bretagne à l’Irlande en passant par le Pays de Galles, on est fier de cette culture. Pour ma part, mon travail consiste, chaque jour, à faire connaître un peu plus ce patrimoine à travers le monde.

RFI Musique: En ce qui vous concerne, cette richesse culturelle part de la Bretagne. Vous défendez une identité régionale d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Comment peut-on être régionaliste sans tomber dans un repli identitaire ?
Alan Stivell: Cette idée de repli identitaire est un fantasme! Il y a très peu d'ultra-nationalistes bretons ou de Breons racistes.Les tenants de la culture bretonne sont tous des gens ouverts aux autres. Notre région est tournée vers le monde de par sa situation géographique naturelle qui donne sur l’Océan. Il faut arrêter cette accusation permanente! Nous devons simplement trouver un équilibre entre l’affirmation de notre identité et l’intégration d’influences extérieures. Personnellement, ma démarche artistique a toujours été basée sur la curiosité vis-à-vis des autres cultures. Je l’ai prouvé au fil de mes albums à travers mes rencontres musicales qui essayent d’être orientées à 360°.

RFI Musique: Vous prônez, tout de même, l’autonomie de la Bretagne avec un gouvernement régional et l’apprentissage de la langue bretonne dans les écoles. Ce ne sont pas des revendications indépendantistes ?
Alan Stivell: Là encore, ce ne sont que des mots. C’est pour cela que j’ai nommé mon album Au-delà des mots. Ce que certains appellent autonomie, d’autres vont parler de régionalisation. Il s’agit tout simplement d’une gestion de type gouvernemental, comme cela se pratique un peu partout. Ainsi il y a les «Lander» allemands, les cantons suisses, les provinces espagnoles. A tous les échelons, il doit y avoir un maximum de pouvoir pour un maximum de démocratie. En ce qui concerne l’enseignement du breton dans les classes, là aussi, c’est une question de terminologie. Je ne dis pas que l’apprentissage de notre langue doit être obligatoire, car je n'aime pas ce mot, mais qu'elle doit faire partie de l'enseignement pour tous les élèves de Bretagne.

RFI Musique: De la période folk des années 70 aux influences électroniques en passant par le côté rock ou l’expérience symphonique, vous semblez indémodable. Quelle est votre recette ?
Alan Stivell: Je ne sais pas. Pour moi la musique est un voyage dans le temps et l’espace. Un cheminement d’expériences et de découvertes. A partir d’un fondement, l’art celte, je me suis toujours efforcé de relier des univers qui jusqu’à présent étaient opposés: musiques savantes et musiques populaires, cultures rurales et urbaines, passé et futur. En d’autres termes, essayer de casser les barrières en proposant un mélange sonore inédit qui se veut intemporel. C’est peut-être pour cela que je passe à travers le temps (rires).

RFI Musique: L’engouement du public pour les musiques celtiques existe bel et bien, malgré une diffusion sur les médias hexagonaux très confidentielle, limitée aux antennes bretonnes. Cela veut dire qu’elles n’entrent pas dans les quotas francophones ?
Alan Stivell: Il y a une réelle ambiguïté à ce sujet. Cela me révolte! D’un côté, on remplit le Stade de France ou la méga salle parisienne de Bercy et on arrive à vendre des millions de disques. De l’autre, on est très peu diffusés sur les médias généralistes. Il y a un manque flagrant de déontologie de la part des programmateurs de radio, notamment. Alors que si on tenait compte des 6 millions de personnes d'origine bretonne dans l'Hexagone... Malgré ce nombre important, toute cette frange de la population française n’a pas droit à un espace ou un temps de parole sur les antennes nationales pour entendre sa culture. Pour l’existence même de la culture bretonne, je le répète, c’est déplorable.

Album: Au-delà des mots (Dreyfus/Sony Music)

Alan Stivell clôturera, le 15 mars 2003, la seconde Nuit celtique au Stade de France (sous réserve).