20 ans de musique africaine

Accompagné d'un livret de 75 pages fort instructif, voici un coffret à mettre entre toutes les mains, un cadeau que tous les Pères Noël bien intentionnés devraient avoir dans leur hôte.

Ibrahima Sylla, profession producteur

Accompagné d'un livret de 75 pages fort instructif, voici un coffret à mettre entre toutes les mains, un cadeau que tous les Pères Noël bien intentionnés devraient avoir dans leur hôte.

20 Years History – The Very Best Of Syllart Productions contient en grande partie l’essentiel de ce qu’on doit avoir le désir de connaître des musiques de l’Afrique francophone. Pour faire le tour de la question, un défilé de stars et 68 titres regroupés en 5 CD (Sénégal, Congo, Mali, Racines, West African Dance). Des titres rares, des incontournables, choisis dans le vaste catalogue du label Syllart, vitrine depuis vingt ans de la production musicale des artistes d’Afrique. Rencontre avec Ibrahima Sylla, patron malin et avisé de Syllart Production.

RFI Musique: La création de Syllart Production remonte à 1981. Pourquoi ce retard dans la célébration des 20 ans du label?
Ibrahima Sylla : Normalement on devait être prêts l’année dernière, mais vu combien le catalogue est vaste, le travail quant au choix des titres a été long. D’autre part, il y a eu des changements au niveau la direction de Next Music, notre distributeur, ce projet de coffret a donc été différé.

Quelle fut la toute première signaturede Syllart Production?
Le Baobab, enregistré au studio Golden Baobab, qui s’appelle Xippi maintenant. C’était le studio du fils de Senghor. C’était l’époque du grand Baobab, comptant notamment Thione Seck dans ses rangs. Ensuite, j’ai produit Ismaël Lô et Ouza.

Le découpage du coffret, le regroupement des titres en cinq disques a-t-il été compliqué à organiser?
Oui. Jusqu’à présent, même, je ne suis pas satisfait, car j’ai oublié un pays, la Guinée. C’était possible de lui consacrer un disque entier. Pour des problèmes de marketing, on ne pouvait faire plus de cinq CDs. J’ai privilégié le Sénégal, le Mali et le Congo (ex-Zaïre) car à mes débuts ce sont les trois pays dont j’ai produit beaucoup d’artistes. La Guinée est venue un peu plus tard, c’est à dire en 1991-1992. J’ai surtout pris des titres que les gens ne connaissent pas. Beaucoup ne sont jamais sortis en CD, par exemple Ndaxami de Ismaël Lô, que j’ai produit en 1981.

Vous aviez l’exclusivité sur l’ensemble des titres repris dans cette anthologieou vous avez dû en négocier les droits?
90% des titres m’appartiennent. Les 10% restant sont des licences. Par exemple les titres de Syliphone ont été signés avec l’état guinéen, d’autres avec le Ministère de la Culture et de l’Information du Mali, d’autres encore avec un producteur de Côte d’Ivoire…

Que l’Orchestra Baobab renaisse aujourd’hui, cela vous fait plaisir?
Bien sûr puisque j’ai été un des premiers à croire en eux au début des années 1980. Les morceaux qui sont dans leur nouvel album Specialist In All Styles, ce sont pratiquement tous des titres que j’ai produits.Excepté On verra ça et Ndongoy Darra, le morceau de Laye Mboup, car quand j’ai commencé avec le Baobab, Laye Mboup était déjà mort [1974, ndr]. Le son n’a pas été changé. World Circuit [label actuel de l’Orchestra Baobab, ndr] a essayé de garder le même que celui qu’ils avaient à l’époque. Moi, j’aurais fait autrement.

Ibrahima Sylla est-il l’ambassadeur des musiques africaines, comme on le présente parfois?
C’est beaucoup dire. Je ne suis pas le seul. D’autres ont été très utiles pour la diffusion de la musique africaine mais n’ont peut-être pas eu la chance comme moi de s’installer en Europe. Je suis une goutte dans la mer de tous ceux qui se consacrent à l’expansion des musiques d’Afrique. Si l’on me perçoit un peu «ambassadeur» de celles-ci, c’est grâce aux collaborateurs que j’ai sur le continent. Ils me disent il y a tel artiste, tel style, tel genre musical qui commence à marcher chez nous, me suggèrent d’aller les écouter pour envisager ensuite, éventuellement, de faire quelque chose.

Qu’est-ce qui a changé en 20 ans dans la musique africaine?
Beaucoup de choses. Par exemple, au niveau de la consommation. Maintenant chacun consomme le produit de son pays. Le Sénégalais écoute Sénégalais, le Malien du Malien, le Congolais du Congolais. Dans les années 1980, au Sénégal comme dans d’autres pays africains, on vendait beaucoup de musique étrangère. Je trouve que c’est quelque part une régression. Je me souviens quand j’étais jeune, au Sénégal on dansait toutes les musiques, soul, rock, etc. Cela a des répercussions sur la créativité musicale. Les musiciens ne sont plus ouverts à d’autres sonorités.

D’où vient ce changement à votre avis?
Du goût pour la facilité. Par exemple avant, dans la musique zaïroise, on chantait de belles mélodies, maintenant on ne fait que crier sur des riffs de guitare. C’est pour cela que sortir des groupes comme l’Orchestra Baobab, le Bembeya qui revient en force, le groupe Kékélé que j’ai produit il y a deux ans et dont on prépare le prochain album, c’est aussi dire aux jeunes que la musique ce n’est pas seulement crier, faire de la guitare et de la batterie. La piraterie est également en partie responsable de cet appauvrissement de la qualité. Les producteurs africains, qui sont à la base de tout concernant la diffusion des musiques africaines ne veulent plus investir. Ils disent, à quoi ça sert que j’investisse de l’argent pour un produit qui va être piraté deux trois semaines après sa sortie. C’est comme si en fin de compte j’investissais pour le pirate. Donc on fait des choses faciles, rapides, on gagne un peu d’argent, et c’est tout. Comme Premier Gaou, de Magic System, le gars, il a investi à peine 3000 euro et vendu 300.000 cassettes en Côte d’Ivoire.

Vous, vous continuez malgré tout à investir dans des productions coûteuses?
Le Thione Seck qui va sortir prochainement par exemple a coûté plus de 200.000 euro. Car c’est un album qui a voyagé, ça a pris du temps, ça fait plus d’un an qu’on est dessus. C’est une symbiose entre l’Afrique noire et l’Orient à partir de la voix de Thione Seck et d’un instrument qu’on appelle le xalam au Sénégal, le ngoni au Mali, le hoddu chez les Toucouleurs, le oud chez les Arabes. Le même instrument en fait, parti de chez les Arabes pour venir dans l’Afrique Sahélienne. Cet album est un pari que je fais contre l'affadissement, la monotonie de la musique africaine aujourd’hui.

* Anthologie Musiques d’Afrique

Coffret 5 CD 20 Years History – The Very Best Of Syllart Productions (Next Music) 2002