Reggae Marseillais

Déjà connue pour sa scène rap, Marseille n’avait pas encore démontré qu’elle était un des principaux viviers du reggae en France, avec ses figures historiques, ses éternels groupes de bars, ses jeunes loups pleins d’avenir... S’il en apporte enfin la preuve en faisant découvrir une trentaine d’artistes, l’album Marseille Reggae All Stars a également créé une nouvelle dynamique plus collective, déjà enclenchée par des groupes comme Raspigaous qui a sorti récemment, un nouvel album Chiens des quais.

Marseille Reggae All Stars & Raspigaous

Déjà connue pour sa scène rap, Marseille n’avait pas encore démontré qu’elle était un des principaux viviers du reggae en France, avec ses figures historiques, ses éternels groupes de bars, ses jeunes loups pleins d’avenir... S’il en apporte enfin la preuve en faisant découvrir une trentaine d’artistes, l’album Marseille Reggae All Stars a également créé une nouvelle dynamique plus collective, déjà enclenchée par des groupes comme Raspigaous qui a sorti récemment, un nouvel album Chiens des quais.

Marseille reggae all stars

Jo Corbeau croasse de plaisir. Sa personnalité, que résume parfaitement l’adjectif "marseillais" tant il sait manier le verbe et respire la bonne humeur, en a fait d’office le porte-parole de la trentaine d’artistes présents sur Marseille Reggae All Stars. Pourtant, ce pionnier du reggae en France qui a abandonné le rock dès qu’il a entendu No Woman No Cry de Bob Marley en 1977, acteur de tous les projets qui ont généré une nouvelle mouvance musicale estampillée Marseille, aurait pu croire qu’on l’avait une nouvelle fois laissé à quai au moment d’embarquer tandis que ses complices voguaient vers un possible succès : sur la pochette des 8000 premiers exemplaires du CD Marseille Reggae All Stars, aucune trace de son nom ni de sa chanson... Mais à l’écoute, heureusement, rien ne manque. Quand d’autres auraient été froissés qu’on ait oublié, même par erreur, de les mentionner, il prend la situation avec humour et une bonne dose d’à propos : "J’ai dit à Polydor, la maison de disques, qu’ils n’avaient qu’à me signer en contrat d’artiste pour se faire pardonner!" En attendant de déguster son fromage personnel, Corbeau défend avec tout son enthousiasme le projet collectif auquel il a participé et qui, dans sa conception comme dans sa symbolique, ne pouvait que le séduire.

Sur la terre natale du reggae, en Jamaïque, les formations qui accompagnaient de multiples chanteurs ont souvent porté le nom du producteur, du label ou du studio qui les employait : le Beverley’s All Stars, le Randy’s All Stars, le JJ All Stars. Tous fonctionnaient avec une certaine flexibilité et ressemblaient moins à de vrais groupes qu’à des associations informelles de musiciens réunis pour une occasion donnée. C’est cet esprit, avec le même sens de l’autodérision sur une prétendue célébrité, que l’on retrouve dans Marseille Reggae All Stars.

Véritable concept qui n’a rien d’une compilation montée de toutes pièces autour d’une thématique régionale avec des chansons déjà disponibles, cet album fait sortir de l’ombre dans sa quasi totalité la scène reggae de Marseille dont l’existence était inconnue au-delà du Sud méditerranéen : Gang Jah Mind, Super Kemia, Sons of Gaïa, Daïpivo, Toko Blaze, Jagdish, Malik Fahim... L’idée a pris forme sans que Laurent Longubardo et Stéphane Cavin, les deux jeunes associés du Magnetic Lab, se rendent réellement compte que quelque chose était en train de se passer dans leur studio adossé au Théâtre du Moulin, salle de concerts marseillaise où se sont produits depuis plus de dix ans tous les grands noms de la musique jamaïcaine. "Au départ, on a enregistré des dubs et, au fur et à mesure, des chanteurs sont venus se greffer sur cette l’aventure. On s’est dit alors qu’on n’avait qu’à prendre notre carnet d’adresses et appeler tous les gens qu’on connaissait pour essayer de faire un projet en commun", se remémorent-ils.

Au début des années 80, le Massilia Dub Force au sein duquel se trouvaient Jo Corbeau et les futurs Massilia Sound System n’avaient pas d’autres moyens que de bricoler des dubs en faisant des copier-coller sur des cassettes pour confectionner un fond sonore qui leur permettait ensuite de placer leurs textes. Deux décennies plus tard, les instrumentistes phocéens ont percé presque tous les secrets du reggae. Réalistes et raisonnables, Laurent et Stéphane, respectivement ingénieur du son et arrangeur, ont confié la musique au groupe "maison" du Magnetic Lab plutôt que de faire venir les 150 membres que totalisent les formations invitées.

Les Royaltix, sorte de dream team de musiciens marseillais, ont enregistré une soixantaine de morceaux. Dans un second temps, les chanteurs conviés sont venus faire leur choix puis ont écrit leurs paroles. "Tout le monde a joué le jeu, sans savoir du tout si ça allait rester un disque régional ou pas. Personne n’imaginait à ce moment-là que ce serait signé par Polydor/Universal", raconte Jo Corbeau. L’absence de perspectives juteuses au cours de la réalisation de l’album, qui a demandé plus d’un an de travail, n’a étrangement eu aucun effet néfaste sur la motivation des participants. Au contraire, ils se sont même impliqués comme ils le font avec leurs propres groupes, y compris ceux qui ont déjà réussi à établir leur réputation en dehors de leur région.

Lionel, le chanteur de Raspigaous, considéré comme l’espoir montant du reggae français, a vu dans la proposition du Magnetic Lab d’autres opportunités : " J’avais envie de rencontrer des artistes que j’avais vu ou entendu mais que je ne connaissais pas en tant que personnes. Des liens se sont tissés, et on le retrouve dans la musique. " Rien de mieux de que de provoquer des duos ou trios inattendus pour créer une complicité et mettre en pièces les idées que chacun s’était faites sur l’autre. D’un coup, la situation de concurrence et de division qui prévalait a disparu au profit d’une synergie qui, depuis quelques mois, ne cesse d’étonner. Jerry en est aussi surpris qu’heureux. Depuis quinze ans, sa petite formation Natural Gift fait partie des meubles dans les bars autour du quartier de La Plaine et ceux d’Aix en Provence où ce rasta de charme communique sa bonne humeur dans un franglais savamment entretenu. La plupart de ceux qui font du reggae aujourd’hui à Marseille ont fait partie de son public, mais cette paternité qu’il peut à juste titre revendiquer n’avait jusqu’à présent rien apporté si ce n’est jalousies et coups tordus de part et d’autre.

Les groupes maintenant s’échangent des politesses, se mélangent sur scène dès qu’ils en ont l’occasion. Et finalement, c’est des jeunes pousses qu’est venue la démarche unitaire même si tous, sous une forme ou une autre, avaient déjà imaginé un projet collectif reflétant la diversité du reggae dans leur ville. Avec la compilation Ragga Baleti en 1995, le Massilia Sound System l’avait tenté à l’échelle de la région, mais avait échoué, s’enfermant une nouvelle fois dans le folklore provençal artificiellement cultivé. Grands absents du Marseille Reggae All Stars, ces joyeux drilles pour qui reggae rime avec pastis ont décliné l’invitation du Magnetic Lab pour se concentrer sur leurs activités. Leur style et leur gouaille si particuliers n’auraient, au final, peut-être pas trouvé leur place sur cet album attaché au son "roots" tel qu’on le jouait à Kingston dans les années 70, teinté de cet esprit cosmopolite si particulier de la cité phocéenne, de l’Afrique du Nord aux Caraïbes, de l’Arménie aux Comores. Ce reggae-là a une couleur différente de celui, plus énervé, que conçoivent les artistes parisiens. Question d’alchimie, sûrement.

Bertrand Lavaine

Marseille Reggae All Stars (Polydor/Universal) 2002


RASPIGAOUS : Sous la plage, les pavés

On les a applaudis, le 30 juin dernier, à la Fête de l’Égalité, au Zénith de Paris, aux côtés de K2R Riddim, d’Higelin et de Tryo. Nouveau fleuron de la scène marseillaise, les Raspigaous ont sorti, il y a quelques mois, un second album particulièrement brillant, Chiens des quais. Visite guidée au sein du reggae marseillais, festif et contestataire.

L’histoire des Raspigaous ressemble à celle de tous les groupes : un jour, vers la fin 1997, cinq copains de lycée se rassemblent pour enregistrer quelques maquettes. Ils sont bientôt rejoints par un paquet d’autres. Élément distinctif décisif : ils n’habitent pas une barre d’immeubles à Garges-lès-Gonesse ni un pavillon en meulière à Saint-Cloud. Leur originalité ? Enregistrer leurs maquettes dans le quartier du Panier à Marseille. "C’est un village dans la ville, explique Lionel, toasteur en chef du groupe. C’est le cœur de Marseille depuis 2600 ans. Un mélange de gens, de races, de sons, d’odeurs et de cultures." On le voit, la population du Panier est proche de celle du vieux Toulouse : immigrés, étudiants, artistes, militants associatifs. Qui a dit qu’à Marseille Zebda pourrait s’appeler Raspigaous ?

Sur les traces de IAM, Marseille semble pourtant privilégier le rap. Du côté du reggae et du ska, cette tendance massive a souvent été vécue comme une concurrence objective voire un éteignoir. Mais les choses ont bougé, d’abord grâce au raggamuffin : Massilia Sound System le prouve abondamment. Et peu à peu une scène reggae a commencé à se structurer : Toko Blaze, Sons of Gaïa, Watcha Clan et, bien sûr, Raspigaous… Sous cet aspect, la fête de lancement de Chiens des quais, en mars 2002, dans un lieu (bien) nommé Le Balthazar, a été un grand moment de vérité : toute cette nouvelle scène était réunie. "C’est touchant, poursuit Lionel, ça montre bien qu’ici on est solidaires. Mais on n’est pas des rastas pour autant: on cherche notre propre identité."

C’est que les treize (en moyenne) Raspigaous, appuyés sur un fort réseau amical et associatif, ont, en quelques mois de 1998, rempli tous les cafés-concerts de Marseille et commencé à écouler à grande vitesse leurs maquettes, vite transformées en un premier album autoproduit, Chaud Time… Portés par une centaine de concerts, par la bonne humeur contagieuse que véhiculent leurs rythmes et par un bouche-à-oreille prometteur, quinze mille exemplaires en seront vendus: une sorte de record dans le petit monde de l’autoproduction… À ce stade, on pense à un autre groupe de reggae, natif, lui, de Grenoble: en novembre 1995, Sinsemilia avait sorti un premier album, autoproduit et autogéré, vendu ensuite à… 90.000 exemplaires.

Les Raspigaous estiment devoir leur bon départ au "contact direct avec les gens. Parce qu’on leur ressemble et qu’on joue comme on est, sans paillettes." Pour eux, bravaches, les Chiens des quais, ce sont ces chiens errants qui n’ont peur de rien : "C’est une insulte au départ, mais on s’y reconnaît." "Cet album, revendiquent-ils, représente deux ans de travail. Par rapport à Chaud Time, nous voulions des morceaux plus longs, plus de voix, plus de cuivres, plus de musique." Mission accomplie, même si les radios "jeunes" des Bouches-du-Rhône ne se précipitent pas au-devant de ce disque : trop insolent sans doute.


Car Raspigaous a oublié que le militantisme n’est plus à la mode. Ils ont un message, évidemment festif et contestataire, qui s’appuie (heureusement) plus sur le terrain de la vie quotidienne que sur les déclarations généralisantes : de grands fabricants de téléphones portables ne leur confieront pas leur budget publicitaire (excellent Insupportable), la police non plus (Contrôle d’identité, drôle de saynète mise en reggae)… Pour le reste, aucune contestation n’est oubliée, du Chiapas au développement inégal. Système ? "Le message du reggae est international. C’est une forme de contestation non violente et, si cela peut tenir du cliché, ce n’est pas une raison pour se priver d’aborder certains thèmes." À ce titre, la dénonciation de l’esclavage des enfants donne naissance à l’un des morceaux les plus touchants de l’album, Les leaders du monde.

Le succès du moment des Raspigaous, quant à lui, met en scène leurs bêtes noires, les promoteurs immobiliers, attirés, c’est bien naturel, par le bon beurre du Panier: "Au quartier on n’est pas niais/ On voit bien notre avenir/ Menacé/ Par l’immobilier…", le tout sur un impeccable reggae. "Nous avons vu débarquer des équipes de gros bras déguisés en policiers, dénonce Lionel. D’autres rentraient chez les gens pour tout casser. Nous avons l’impression qu’on veut amener la Côte d’Azur jusqu’à Marseille pour faire du quartier une marina pour gens aisés, au détriment des habitants." Tant que Marseille sera aussi paisible, le reggae des nouveaux Zorro a de beaux jours devant lui.

Jean-Claude Demari

Raspigaous Chiens des quais (Aïlissam/ Wagram) 2002.