L'équivoque Alexandre Varlet

Alexandre Varlet sort ces jours-ci son deuxième album, Dragueuse de fond, onze titres à l'image d'un artiste joueur et énigmatique. Parallèlement, il chante tous les lundis, jusqu'au 31 mars, sur la jolie petite scène du Ciné-Théâtre 13, au coeur de Montmartre.

"Je suis plutôt un mec rigolo".

Alexandre Varlet sort ces jours-ci son deuxième album, Dragueuse de fond, onze titres à l'image d'un artiste joueur et énigmatique. Parallèlement, il chante tous les lundis, jusqu'au 31 mars, sur la jolie petite scène du Ciné-Théâtre 13, au coeur de Montmartre.

Depuis le 13 janvier, Alexandre Varlet est hébergé chez Claude Lelouch. Le cinéaste, propriétaire de ce petit cinéma trônant au numéro un de la magique avenue Junot de Montmartre, accueille chaque lundi le chanteur dans sa salle cosy de 100 places. En solo total, armé de sa guitare, Varlet donne de courts mais chaleureux concerts. Les mélodies sont parfois linéaires mais indéniablement, certaines chansons surnagent vraiment au-dessus du paysage musical actuel. Parfume, L'amour épinglé (avec, sur l'album, ses cordes à la Sheller) ou Espèce de Chien sont, en particulier, de très beaux moments dans un show où le va-et-vient entre la gravité musicale et la drôlerie du bagou, entre une présentation dépouillée et une gestuelle convulsive ne peuvent pas laisser indifférent les spectateurs. Ceux-ci se précipitent d'ailleurs chaque lundi, les plus en retard restant à chaque fois sur le pavé par manque de place...

Ce succès, Alexandre Varlet le vit comme un soulagement après une longue blessure. En 1997, il sort son premier album, Naïf comme le couteau. Mais la faillite de son label Commando quatre mois plus tard le laisse seul avec son disque, sans recours. Il en vend cependant 6.500 mais met quelques années à se débarrasser du traumatisme. Aujourd'hui, soutenu, entre autres, par son producteur Charles Bensmaine et par la Scène nationale de Mâcon, co-productrice du disque, Varlet vit une certaine régénération : un second disque (en vente depuis le 21 janvier) avec comme invité M, une série de spectacles à Paris (tous les lundis au Ciné-Théâtre 13 à Montmartre), les premières parties de Katerine, une tournée en trio (avril), une fan célèbre en la personne de Jeanne Moreau… Cultivant un charme non dénué d'orgueil, souvent second degré, le chanteur filiforme nous explique ce retour sur la scène musicale après une longue parenthèse de doutes.

A quel point vous a manqué la scène ces dernières années ?
Elle m'a manqué comme le fait d'avoir des chansons prêtes depuis belle lurette sans pouvoir les montrer, les sortir. C'était blessant, frustrant. Ne pas pouvoir les jouer, ni les chanter, ni les défendre, ne pas pouvoir dire aux professionnels "eh, je suis vivant !", c'était très dur.

Qu'avez-vous fait pour combler ce manque ?
J'ai beaucoup écrit mais au bout d'un moment c'est aussi chiant d'entasser des chansons et ne rien pouvoir en faire. Je pense que dès qu'on fait le choix de faire ce métier, c'est pour diffuser son travail. Si on veut les garder pour soi, il faut faire un autre métier pour vivre. Je me suis posé la question.

Vivez-vous ces derniers mois comme une renaissance ?
J'espère que ça en est une. J'ai passé un certain temps à réfléchir sur ce disque, à l'enregistrer, ça a été un réel investissement. J'aimerais que ce soit une vraie renaissance, j'aimerais pouvoir jouir maintenant... Mais j'ai envie de rester raisonnable. Je ne suis pas devenu aigri mais je veux apprécier ce qui m'arrivera. Si c'est bon, ce sera fantastique, mais ça ne me fera jamais sortir de la raison. Ce système peut broyer.

Vous jouez beaucoup sur les ambiguïtés, les contradictions. Est-ce un choix ?
Oui, bien sûr. Je pense qu'il y a eu ce constat gamin que j'étais peut-être un peu différent et j'ai fini par en jouer, c'était le plus simple pour vivre bien sa différence, ses idées ou sa sensibilité différente. Après, j'aime bien l'ambiguïté dans l'écriture même, j'aime être cynique, j'aime le mélange du dramatique et du comique, j'aime toute la mythologie rock'n roll, les ambiguïtés sexuelles, Ça m'amuse en fait.

A l'image de la pochette de l'album, et surtout du verso (une femme pose avec une image de loup à la place du pubis) ?
Oui, mais ça c'était une envie. J'ai toujours eu des idées fermes pour les visuels, même pour le premier album. Je pense qu'on vit dans un monde d'image, les gens en veulent de plus en plus. C'est un vecteur d'accroche et de séduction. C'est aussi une clé de lecture du disque.

L'album tourne beaucoup autour des femmes ?
Je parle de ce qui me fascine. J'aime les femmes, sans ambiguïté d'ailleurs. Mais elles me font peur. J'aimerais être beaucoup plus fort avec les filles.

Pourtant vous aimez séduire ?
Oui, bien sûr. Je suis un grand séducteur mais je ne suis pas un grand Casanova, un Dom Juan, il y a des nuances importantes.

Vous avez un profil d'artiste ténébreux. Est-ce juste une image ?
Je ne sais pas, j'aime bien l'idée. Elle me semble un peu caricaturale mais elle me plait. Je peux y croire parce que je suis quelqu'un d'assez mélancolique, angoissé mais mes prestations scéniques contredisent cet axe de lecture-là. Je suis plutôt un mec rigolo.

Le titre du premier album était déjà une contradiction ?
J'aime bien inquiéter en fait. Pour moi, un titre d'album doit parler au risque d'être taxé d'intello et de prétentieux mais c'est très dommage. On peut déranger en faisant du bien. Je ne veux pas que les gens soient les mêmes en sortant des mes concerts, je souhaite qu'ils déconnectent, qu'ils rentrent dans mon monde. C'est la force, j'imagine, d'une bonne chanson, un bon livre ou un bon film, d'une bonne peinture ou d'un beau jardin.

Actuellement, vous jouez en solo au Théâtre 13. Mais en tournée, vous serez en trio guitares-basse, sans batterie, ni clavier ?
La batterie, ce sont des programmations, c'est tout électronique. Tout ce qui est clavier, ce sont des samples.

Pourquoi privilégiez-vous ce type de trio ?
Parce que c'est une formule mutante, ambiguë, et j'aime l'idée que les gens soient déçus parce qu'ils ne voient pas de batteur sur scène. Et c'est intéressant d'en faire un maximum en étant un minimum sur scène. C'est un défi à nos deux mains. J'aime ça, créer l'illusion. Et essayer de faire quelque chose d'original même si ça ne l'est pas fondamentalement… En revanche, sur l'album, on est une dizaine.

Sur l'album, il y a en revanche beaucoup de cordes ?
Moi, j'ai fait de la guitare baroque au conservatoire et c'est vrai que j'aime beaucoup toute la discographie baroque avec ces cordes très froides, très clinique, très minimalistes. C'était pour essayer.

Accordez-vous de l'importance à la langue française ?
Bien sûr, oui, beaucoup. Sans passer pour un extrémiste, j'écris en français et j'y tiens. J'aime jouer avec le sens des mots et avec leur musicalité. J'ai d'ailleurs des projets d'écriture autres que la chanson mais c'est extrêmement laxiste. Je ne sais pas me concentrer sur autre chose que ce sur quoi je travaille, en l'occurrence la musique.

Vous ne semblez pas tellement apprécier la comparaison avec les artistes de votre génération ?
Si la famille musicale à laquelle on m'assimile me sied, ça ne me dérange pas. Mais quand on m'incorpore à la vague néo-réaliste, Têtes Raides, Miossec, Dominique A, je n'ai rien à voir avec ces gens-là. La musique n'est pas la même, ni les arrangements, je ne vois pas en quoi je leur ressemble.

Et avec Bashung ?
Ça me semblerait plus logique. Mais je tiens absolument à ma singularité, à mon unicité.

Alexandre Varlet Dragueuse de fond (BMG/Olympic Subdivision) 2002