DuOuD, duo de trad'innovateurs

DuOuD, comme son nom en forme de palindrome l’indique, réunit autour de l’instrument roi de la musique orientale et d’un simple ordinateur portable, Jean-Pierre Smadja et Medhi Haddab. Ce duo de oudistes confirmés n’hésitent pas à confronter les sonorités ancestrales de leurs instruments aux breakbeats actuels comme en témoigne Wild Serenade leur premier opus.

La rencontre du oud et de l'ordinateur

DuOuD, comme son nom en forme de palindrome l’indique, réunit autour de l’instrument roi de la musique orientale et d’un simple ordinateur portable, Jean-Pierre Smadja et Medhi Haddab. Ce duo de oudistes confirmés n’hésitent pas à confronter les sonorités ancestrales de leurs instruments aux breakbeats actuels comme en témoigne Wild Serenade leur premier opus.

Certainement un des albums les plus intriguant parus ces derniers temps, Wild Serenade est né de la rencontre de deux joueurs de oud: Jean-Pierre Smadja et Medhi Haddab. Le premier, plus connu sous le diminutif de Smadj qu’il utilise comme une griffe, est né en Tunisie et a grandi en France, partageant sa carrière entre son pays d’adoption et l’Angleterre. C’est d’ailleurs sur un label britannique – Melt 2000 – que Smadj a enregistré ces deux premiers opus- Equilibriste en 1999 et New Deal en 2000. L’univers funky oriental de ces compositions se mariait déjà aux programmations électroniques de cet autodidacte du oud.

Medhi Haddab, lui, est né en Algérie. Installé au Burundi avant de poser ses valises en France, ce guitariste de formation découvre le oud sur le tard, il y a une dizaine d’années. Il jouera avec Alla (le Foundou de Bechar) ou Philippe Eidel, dont les simples noms suffisent à justifier la valeur du musicien. Depuis plusieurs années, il partage avec la chanteuse franco-américaine Dièdre Dubois et le percussionniste iranien Arach Khalatbari, l’aventure Ekova, une formation aux sonorités nomades qui a participé à dépoussiérer le concept de world-music en inventant son propre registre musical nourri de traditions et d’innovations.

« DuOuD a démarré le plus simplement du monde, par une rencontre » rappelle Smadj qui répondra seul aux questions, Medhi Haddab étant vampirisé par un poste de télévision où défile l’enregistrement vidéo d’un récent concert du duo. Impossible de lui en vouloir, car lui n’a jamais réellement vu DuOuD sur scène. S'il a pu ressentir l’intensité de ces concerts, en mesurer la tension et en éprouver la chaleur de l’intérieur, il n’a jamais vu de face ces deux boules de chairs qui, toujours avec une sensualité extrême, font corps avec leur instrument, l’enveloppent, le chérissent, l’embrasent et le maltraitent parfois.

La passion du oud

Visuellement dépouillés, mais émotionnellement riches, leurs concerts ne laissent pas indifférent. « Nous nous sommes rencontrés il y a 3 ans et sommes rapidement devenus amis » reprend Smadj, laissant Medhi à son écran. « Pour le plaisir de partager notre passion pour le oud, de mesurer nos différences et nos complémentarités ; nous avons commencé par reprendre des thèmes traditionnels. Très vite et presque par facilité, nous avons utilisé l’ordinateur, faisant tourner des rythmiques pour nous accompagner. Nous avons cherché des sons et des grooves qui soient facilement manipulables sur scène, sur lesquels on puisse intervenir aisément et créer de l’imprévu. Il n’y avait rien de prémédité. Tout a été assez instinctif… les effets, la distorsion, le jeu funky sont venus naturellement comme l’aboutissement d’un sentiment que tu penses vrai. Pour nous, il s’agissait d’éclairer différemment le oud, de construire un nouveau répertoire en se laissant guider par nos envies et par la qualité du résultat. ».

S'il refuse l’idée de provocation gratuite, il se laisse tout de même à parler de transgression pour qualifier leur démarche : « c’est ce qui fait avancer le  schmilblick. C’est une proposition, une attitude qui permet de progresser, d’innover. On a toujours cherché à pousser le bouchon plus loin. Le oud est lié à une idée de la pureté. C’est un instrument noble, précieux. Nous, on salit un peu tout ça » analyse-t-il sans regret, puisque c’est pour la bonne cause.

Un duo soudé

Véritable duo, même s'ils invitent au fil des onze plages de leur premier album quelques invités (Vincent Segal au violoncelle électrique, Cyril Atef à la batterie, Pierre Fruchard à la guitare électrique, Nedim Nalbantolu au violon ou Thomas Ostrowiescki aux percus), DuOuD a sa propre raison d’être; esthétique comme ils l’ont expliqué, mais aussi fonctionnelle: « Avec un duo tel que le nôtre, on peut jouer partout et se confronter à des publics différents. » commente-t-il en se rappelant les pesanteurs de la vie de groupe sur la route.
 
« Par ailleurs se cramponner à une tradition ne rend pas forcément ton travail accessible. Avec DuOuD, nous avions envie de parler au plus grand nombre et pas à une tribu d’irréductibles. Lors de nos concerts, le public découvre un instrument et se l’approprie. Récemment, nous avons joué à 7h du matin à Moscou dans le cadre d’un festival organisé pa Nilda Fernandez. Ça a été fabuleux! Je ne sais pas si avec une approche traditionnelle de l’instrument, le public aurait vécu le moment avec la même intensité, avec le même plaisir » s’interroge-t-il.

Le choix de Label Bleu

Mais avant de s’embarquer pour Moscou, Utrecht, Brighton ou Stockholm, nos deux trad’innovateurs ont commencé par se produire dans des restaurants et des bars à Paris, puis à Londres. Le duo a présenté sur des scènes improvisées son travail comme on fait visiter sa nouvelle demeure, avant d’avoir même vidé tous les cartons. A l’occasion de leur premier véritable concert en France (à la Guinguette Pirate en octobre 2001), ils enregistrent une démo dont ils extraient trois titres que Smadj testera à Berlin, lors de la dernière édition du WOMEX. Les réactions et les propositions de signature ne se sont pas fait attendre. « Nous avons choisi de travailler avec Label Bleu, un label basé à Amiens dont le catalogue entre musiques du monde et jazz, nous ressemblait assez » ajoute le joueur de oud qui avoue avoir été séduit par la nouvelle direction artistique impulsée par Pierre Walfisz : « Label Bleu a produit récemment les albums de Julien Lourau, Steve Coleman, Bojan Z, Magic Malik, Vincent Segal… des artistes de notre génération, des artistes dont on se sent proche. ».

Un édifice en construction

Leur premier album, Wild Serenade n’est pas le fruit d’une course poursuite entre deux “oud-heroes”, mais plutôt la première pierre d’un édifice en construction qu’ils ne sont pas prêt d’achever. « Ce n’est pas une finalité pour nous deux, mais plus un chemin sur lequel on a envie de se retrouver ». Ce chemin, cette passion pour le oud est né au contact du vaste répertoire classique andalou ou de celui tout aussi envoûtant des chansons populaires du Maghreb ou du Moyen-Orient. Medhi et Smadj ont d’ailleurs nourri leur inspiration au contact de ces deux répertoires et ils ne s’en cachent pas, créditant leurs compositeurs quand il le faut.

Mais leur univers est bien plus vaste que cela comme en témoigne les premières notes de Racailles, qui évoquent plus le swing de Grace Jones que la mélancolie toute orientale d’une chanson de Dahmane El Harrachi. Ces aller-retours incessants entre hier et demain, ces sonorités amplifiées, trafiquées, filtrées, bidouillées n’auraient aucune saveur sans cette connaissance précise, presque encyclopédique des champs du oud, sans le plaisir qu’il partage aux yeux et aux vues de tous dès qu’ils croisent leurs instruments. Chase, le thème central du film Midnight Express composé par Giorgio Moroder, jaillit par deux fois au cœur de l’album: « C’est un titre que connaît le public. D’ailleurs certains l’ont en horreur. Nous, il nous fait rire. Il est super kitsch mais en fait c’est un titre précurseur à son époque. Ça nous amusait de le reprendre comme une espèce de lâchage que nous avons proposer dans une version plus acoustique et une plus électro. ». La répétition de ce Midnight aussi express fut-il, focalise l’attention sur ce titre, anihilant quelque peu l’esprit badin des deux baroudeurs du oud. « Peut-être aurions-nous dû garder le remix pour un vinyl? » s’interroge Smadj, sans vraiment en être persuadé. Peut-être… mais cela n’est pas vraiment important, puisque ce premier album a suffisamment d’atout pour séduire le cœur, l’âme et le corps de tout ceux qui voudront bien savourer cette Wild Serenade.

DuOud Wild Sérénade (Label Bleu)