Guem, l'homme-percussions

Guem fête cette année ses trente ans de carrière et son trentième album. Avec Adama Dramé, Hugues Anoï et les Tambours de Brazza, le maître percussionniste est demain au Zénith de Paris à l'affiche d'une nuit dédiée aux rythmes.

Histoires de peaux.

Guem fête cette année ses trente ans de carrière et son trentième album. Avec Adama Dramé, Hugues Anoï et les Tambours de Brazza, le maître percussionniste est demain au Zénith de Paris à l'affiche d'une nuit dédiée aux rythmes.

Quand Guem promène sa silhouette massive au Centre des Arts, près de la Bastille à Paris, le plancher et les pierres de taille du sous-sol vibrent déjà. Ses élèves n'ont pas attendu le maître pour "taper." Presque instinctivement; les djembés se sont mis à discuter, à se répondre. Comme chaque lundi, Guem est venu s'installer sans un mot dans ce cercle d'hommes et de femmes d'âges divers. D'un regard et d'une touche, il lance le rythme. Le bonhomme parle avec ses instruments, il s'exprime avec ses peaux et cause avec ses mains. Guem s'arrête juste pour demander si les "mains sont chaudes" et pour dire à ses dix élèves de respirer…

Depuis plus de trente ans qu'il enregistre des disques et fait des concerts, Guem n'a jamais renoncé à l'enseignement. "Pour moi c'est naturel, c'est comme la scène,, car une passion ça se partage" explique-t-il simplement. Né à Batna en Algérie d'une famille d'origine nigérienne, Guem pratique la musique traditionnelle et la musique de transe depuis son plus jeune âge. De baptêmes en mariages, il découvre les secrets du diwan (fête-concert en Afrique du Nord, ndlr) dès l'enfance. A 16 ans, il quitte l'Algérie pour Paris où il ambitionne de devenir footballeur professionnel au Red Star. Finalement, le jeune homme se rend compte que ses mains le feront plus vivre que ses pieds. Après un passage au Centre culturel américain de Paris, il accompagne la fine fleur des jazzmen français et américains (Michel Portal, Steve Lacy) et s'essaie à la variété (avec Colette Magny, qui le présente au Chant du Monde en 1972). C'est aussi à Paris qu'il continue de découvrir de nouveaux rythmes, notamment auprès d'Africains de l'Ouest.

Mais rapidement, l'Homme aux mains d'or décide qu'il en a assez de faire des tournées où les managers annoncent "huit musiciens plus le percussionniste. Il veut redorer le blason des percussions et décide de monter des spectacles qui ne laissent parler que les congas, bongos, djembés, doum-doum et autres darboukas. En montant ses propres créations, il veut sortir les percussions du registre traditionnel et leur offrir une véritable place mélodique (et pas exclusivement rythmique).

En 1973, Guem enregistre seul son premier album Percussions africaines. Son premier succès arrive en 1978 avec Guem et Zaka, enregistré avec ses élèves du Centre culturel américain. Il compose au même moment le morceau culte Le Serpent, réenregistré en 1996 pour l'émission de télévision Ça se discute. Pour approfondir ses influences, Guem fait une cinquantaine de voyages vers différents horizons (africains, orientaux, sud-américains…) et enregistre même un album au Brésil, après une tournée en 1982.

Aujourd'hui, les DJs branchés et le monde de l'électronique s'arrachent ses vinyles pour mixer ses rythmiques enivrantes. Dans son dernier opus, Roses des Sables, où il joue tous les instruments, Guem laisse d'ailleurs la place à quelques grands noms des platines (Fred Galliano, Jeff Sharel et Oscar) pour remixer trois de ses histoires de peaux, car comme Guem aime le dire, chacun de ses morceaux raconte une histoire. Rencontre :

D'où vient cette pratique très physique des percussions ?
Avant tout de la passion pour l'instrument et de l'amour pour l'art que l'on veut pratiquer. Avec les percussions, je fais parler mon corps. Le premier instrument, c'est le corps et le rythme est la vie. Chez moi, je pratique par plaisir des instruments à cordes (violon, luth, guitare) mais avec les percussions je donne tout ! Dans ma famille, on fait de la musique de transe : comme les Gnawas du Maroc, le candomblé, le macumba, le vaudou, etc. Il faut être dedans. La peau attire la peau. Je n'ai jamais pensé en faire mon métier. En arrivant en Europe, j'ai commencé à développer une autre musique. Je jouais avec tout le monde, tous les styles. On dit souvent que les Noirs ont le rythme. C'est faux. Tout le monde a le rythme. On devient arythmique quand on n'accepte pas le rythme de l'autre.

Et la scène ?
J'y développe mon style. Pour créer ma musique, j'ai été obligé de raconter une histoire par morceau. Tout ce que je vis, j'essaie de le mettre en musique, en percussions. Comme je n'écris pas la musique, chaque morceau doit avoir une histoire pour que je m'en souvienne, comme un conte. Mais sur scène, il y a l'histoire, la composition et ce que l'on y rajoute.

Il y a donc une part d'improvisation dans vos concerts ?
Bien sûr, il y a un thème, une histoire, et mes six musiciens peuvent broder autour... Une fois que ma musique est composée, elle ne m'appartient plus, elle est pour tous.

Chaque morceau a donc un titre lié à une histoire : Combats de Coq, Cauchemars, Nouba, …
Pour écrire Le Serpent, j'ai imaginé que je marchais en pleine forêt, c'est pour ça qu'il commence par "pam-pam-pam-pam" (il tape sur la table). Ce sont les pas. Puis, je vois un serpent qui croise ma route et fait "tididididi" et à partir de là, l'inspiration m'a souri et j'ai commencé à raconter tout ce qu'il se passe dans la forêt. C'est juste mon interprétation, chaque auditeur en fait ce qu'il veut. Je peux expliquer certaines histoires, mais je ne veux pas chanter. Tout le monde chante. Ne garder que la voix des percussions, c'est autre chose.

Un de vos morceaux s'appelle Transe
C'est juste un titre car la transe, on ne peut pas la jouer sur scène. Beaucoup de gens utilisent mal le mot transe, dans la techno par exemple. Avec ce morceau, je voulais dire que la transe est liée aux percussions. Pour rencontrer la transe, il faut toute une nuit, certains vont l'atteindre pendant deux heures et d'autres pendant cinq minutes avant de revenir à eux-mêmes. Avaler quelque chose pour entrer en transe c'est différent.

La percussion reste néanmoins souvent liée au surnaturel, à la magie.
D'une manière générale, la percussion soigne. Ce n'est pas une question de sorcellerie, mais c'est simplement la nature. Avec la même rythmique, on ne ressent pas la même chose. J'y mets une part de moi-même, donc de magie, parce que je me donne, je ne fais pas semblant. Le percussionniste a longtemps été le moins respecté des musiciens, il était juste l'accompagnateur. Aujourd'hui, que ce soit dans les ballets ou les orchestres, il est beaucoup plus honoré.

En 30 ans, comment avez-vous vu évoluer la perception des percussions en Occident ?
Elles sont de plus en plus considérées. Aujourd'hui, le djembé est l'instrument le plus vendu au monde. Même celui qui ne joue pas achète un djembé ! C'est l'instrument le plus vendu, pas le plus joué. L'approche de cet instrument est facile au départ. Après, on se rend compte que c'est un peu plus compliqué, on se fait mal, il faut mémoriser les rythmes, apprendre la technique… Aujourd'hui tout le monde peut s'y mettre. J'ai un public de jeunes et de moins jeunes à mes concerts et à mes cours : les anciens m'appellent Guem et les plus jeunes m'appellent Gouem, à la brésilienne !

Depuis plusieurs années, vos vinyles ont été remixés. Pourquoi avoir fait une place aux DJs sur votre dernier album ?
Pour voir. Beaucoup de DJs avaient travaillé sur mes vinyles, cette fois c'est moi qui leur ai donné la bande et une totale liberté. Je leur ai donné carte blanche.

Et le résultat vous plaît ?
Ça me plait, mais j'avais imaginé ça autrement. Je trouve que c'était à eux de s'adapter aux morceaux. Prochainement, je resterai avec eux pour le mix. Quand je joue avec d'autres gens, je m'adapte à leur musique, j'essaie juste de l'embellir. Je trouve que leur mixage laisse souvent la percussion loin. Pour moi, la percussion ce n'est pas uniquement "boum-boum" comme dans la techno. Elle peut être mélodique, elle est vivante.

Guem Rose des Sables (Follow Me Productions/Nocturne) 2003