Mystérieux Alanski

Artiste de l’ombre, Jay Alanski l’est assurément. Lui, qui a écrit nombre de succès au cours des années 80, avant de publier deux albums sous un pseudo à la charnière des siècles, revient avec un opus sous son nom, Les Yeux crevés, où il ausculte les zones troubles de l’esprit humain, les paradoxes de l’existence.

Les paradoxes ombragés.

Artiste de l’ombre, Jay Alanski l’est assurément. Lui, qui a écrit nombre de succès au cours des années 80, avant de publier deux albums sous un pseudo à la charnière des siècles, revient avec un opus sous son nom, Les Yeux crevés, où il ausculte les zones troubles de l’esprit humain, les paradoxes de l’existence.

Musicien averti, Jay Alanski a écrit quelques-uns des tubes qui ont marqué les années 80, de Banana Split chanté par Lio à Sentimentale moi susurré par Plastic Bertrand en passant par nombre des succès de Jil Caplan. Un peu moins de vingt ans plus tard, il revient avec Les Yeux crevés, un nouvel opus signé sous son nom sur F.Com, le label de Laurent Garnier et Eric Morand.

Il avait déjà publié sur ce label deux opus à peine camouflés sous le nom de A Reminiscent Drive. "Ma culture première est le rock’n’roll" assure-t-il comme pour rappeler qu’il ne fait pas partie de la caste de jeunes loups de l’électro, adepte de la house filtrée et autres tics musicaux qui remplissent depuis quelques années les bacs des disquaires spécialisés et les sacoches des DJs aux yeux rivés sur les dancefloor, au point d’en oublier qu’ils ont aussi des oreilles.

"J’ai vécu la révolution électronique avec jubilation" avoue-t-il. "A la fin des années 80, j’en ai eu marre des gros studios où je passais mes journées. J’ai eu envie d’autres choses; et ces autres choses, l’électro, le home-studio me les ont apportés" explique-t-il. "D’ailleurs, mon travail avec Lio permettait déjà de sentir les prémices de cette nouvelle direction. A l’époque, on était électro sans le dire". Il n’a pas tort, sauf qu’alors, l’électro n’était pour lui qu’une technique. Pas encore une revendication. "Quand en 94, j’ai arrêté de collaborer avec Jil Caplan, je me suis replié sur moi et ai commencé à travailler à la maison. Je n’avais qu’un huit-pistes à cassettes sur lequel j’ai réalisé l’année suivante le premier Reminiscent Drive. J’ai envoyé la cassette à plusieurs labels dont F.Com. Eux, m’ont rappelé" se souvient-il. "Je me suis très bien entendu avec Eric Morand et Laurent Garnier. Mon passé ne les a pas dérangés. Ils ont vu que ma démarche était sincère, entière et ne se sont pas posé de questions". Ainsi a démarré l’aventure électro de Jay Alanski, rebaptisé A Reminiscent Drive.

De retour aujourd’hui sous son nom, Jay Alanski admet volontiers que cet opus est plus sombre, plus mélancolique que ses productions antérieures. "Il fait suite à une période de crise, de remise en question professionnelle et personnelle durant laquelle inévitablement, il a fallu que je me regarde en face, que je reprenne possession de moi. Depuis toujours, j’essaie de traduire ces moments-là, ces émotions dans mon art, pour mieux m’en débarrasser. J’ai maquetté une quarantaine de titres, fait des choix, éliminé, ordonné de manière intuitive. Le track-listing a été assez spontané au final. J’aime bien ce mélange de spontanéité et de travail absolu. Certains morceaux ont été composés pratiquement d’un trait, en quelques heures et d’autres ont été longuement élaborés, remaniés" commente celui qui à la question de son âge, répond par un: "Entre 40 et 60 ans".

Jay est joueur. Il aime les rebondissements, les surprises et les paradoxes de la vie. Si ses dernières compositions sont assez sombres, le livret qui accompagne ce disque est lui, très coloré: "C’est moi qui l’ai réalisé à partir de dessins griffonnés en studio. On dirait des dessins d’enfants. Pourtant, ils sont aussi très adultes. Je n’avais pas envie d’en rajouter une couche, pas envie de forcer le trait. J’aime bien cette confrontation entre les univers graphique et musical de cet album. J’aime ce rapport chaud/froid, sombre/coloré, même si j’imagine bien que le public préfère des messages précis, univoques".

Jay n’a pas de recette magique. Huit pistes et instruments ou computeret sampler ? Acoustique ou électro? "Les deux, mon caporal" serait-il tenté de répondre. "A la base, je suis un musicien (claviers, guitare, batterie). Je peux donc jouer la musique et faire sans l’ordi, mais je peux faire aussi avec. Je crois beaucoup au mélange des deux. En fait Les Yeux crevés est un résumé de toutes mes expériences. Aujourd’hui, trop de productions sonnent pareil et cela me dérange, même si je trouve fantastique que des non-musiciens puissent désormais s’exprimer dans cet art. Ça a été une vraie révolution qui a ouvert de nouvelles portes où se sont engouffrés parfois de nouveaux dinosaures qui souvent sont devenus assez ennuyeux du fait du manque d'inventivité. Je n’aime définitivement pas les formules et les recettes. Je préfère la liberté. Pour les remixes, je me dirigerai d’ailleurs vers des jeunes loups" ajoute cet auteur qui regrette que fort peu songent à poser des mots sur leur musique : "Ce n’est pas incompatible. J’ai envie de retrouver des mots comme chez Lou Reed ou Leonard Cohen". L’an passé, il a travaillé sur l’album d’Elfy, une chanteuse : "Son album - Lisa sans son Etoile (EMI) - n’a pas rencontré le public et je le regrette car il en valait la peine. C’était l’histoire de Lisa, de sa dérive de la naissance à l’âge adulte. Musicalement, il oscillait entre pop, électro et baroque".

Récemment, Jay Alanski est remonté sur scène. A Saragosse en Espagne, la première fois, puis au Printemps de Bourges, avant de jouer plus récemment encore au China Club (Paris) entouré d’une fille à la batterie, d’une autre fille aux claviers, d’un guitariste. "C’était notre troisième concert. Au départ, j’étais assez rétif. C’est F.Com qui m’a poussé dans cette direction... Sur scène, nous réinventons les morceaux de l’album, impulsons de nouvelles couleurs. C’est très frais, un véritable bain de jouvence" épilogue notre homme qui semble relier ses deux passions. "C’est assez indescriptible comme les concerts de certains groupes allemands dans les années 70...". A découvrir à nouveau le 28 juin prochain à Miramas dans le sud de la France.

Jay Alanski Les Yeux crevés (F.Com) 2003