Al Lirvat, mémoire des Antilles

A 87 ans, Al Lirvat est l’un des derniers musiciens guadeloupéens vivants à avoir créé la biguine en version jazz. Il vient de signer Wabap, une compilation réunissant les meilleurs titres de sa longue carrière, interprétée par la fine fleur des artistes antillais.

Une compilation lui rend hommage.

A 87 ans, Al Lirvat est l’un des derniers musiciens guadeloupéens vivants à avoir créé la biguine en version jazz. Il vient de signer Wabap, une compilation réunissant les meilleurs titres de sa longue carrière, interprétée par la fine fleur des artistes antillais.

A l’heure ou les papys cubains, sénégalais ou congolais font leur come-back, Albert Lirvat, dit Al Lirvat, fait également son retour. Né en 1916, en Guadeloupe, ce compositeur-instrumentiste est l’un des pionniers du brassage culturel, bien avant que l’on parle de fusion entre tradition et modernité. A Pointe-à-Pitre, dès son plus jeune âge, il commence l’apprentissage de la mandoline puis de la guitare avant de devenir tromboniste, sacré Premier trombone de jazz en 1945 par le Hot club de France. Son ultime opus joué, entre autres, par Kali, Dédé Saint-Prix, et Ralph Thamar, est un florilège qui résume l’esprit novateur de ce musicien. Rencontre.

Votre dernier album se nomme Wabap, un titre qui fait référence à la biguine wabap, un mélange de jazz et de tradition antillaise. Peut-on parler de be-bop en version créole ?
J’ai créé le style Wabap dans les années 50 après avoir écouté Dizzy Gillespie à la salle Pleyel, à Paris. Je me rappelle sa section de cuivre avec une couleur afro et en même temps des harmonies modernes. Cela m’a donné des idées. Mais j’ai dû revenir au spectacle trois ou quatre fois pour arriver à comprendre ce qu’il voulait exprimer. Et quelques années plus tard, j’ai pensé à modifier la biguine qui n’avait jamais bougé depuis très longtemps, d’où la biguine wabap. Mon intention était de mettre des harmonies traditionnelles dissonantes avec des thèmes de 32 mesures au lieu des classiques 16, 8 et 4 mesures. Certain m’ont suivi, mais d’autres m’ont rejeté. Ils trouvaient que j’étais trop jazz. Ces gens-là n’ont rien compris ! Mon but était seulement d’oeuvrer pour l’évolution de la musique antillaise. Car avec trois accords, on ne peut pas aller loin…

Outre la biguine wabab, on redécouvre d’autres rythmes sur cet album, comme par exemple le kalangué. Pourquoi, aviez-vous ce besoin perpétuel d’expérimenter de nouvelles cadences ?
J’avais envie d’explorer tous les styles, toujours dans ce souci de rénovation de notre patrimoine musical qui dormait depuis des décennies. Il fallait le modifier fondamentalement. Dans le cas du kalangué, je suis parti d’une mesure à quatre temps composée de deux temps after beat, comme dans le jazz, et de deux temps de biguine. A partir de là, j’ai inventé une nouvelle danse. Malheureusement, elle est restée en suspens pendant des années. Et ce n'est qu'en 1975, que j’ai commencé à composer des morceaux de kalangué. J’ai transformé aussi la mazurka qui avait tendance à disparaître. Pour lui donner un nouveau souffle, je l’ai mélangée avec la biguine. Le résultat a donné biguine ka. En fait, j’ai joué au théoricien du rythme en faisant des expériences. Ce que je déplore, c’est que tout ce travail a été étouffé par le zouk. Mais vous allez voir, ces styles vont de nouveau marcher aujourd’hui. Car ils balancent bien et sont fidèles à l’esprit antillais.

Votre toute première composition remonte à 1932, vous étiez âgé de 16 ans. Le titre s’appelait Touloulou et ce fut un succès, qui à l’heure actuelle, fait parti du patrimoine musical des Antilles. D’où vous est venue cette inspiration ?
Le touloulou, c’est un petit crabe que l’on trouve chez nous au bord de la mer. Comme tous les crabes, il marche de travers. Dès que l’on essayait de l’attraper, il était de mauvaise humeur, il vous pinçait. Je l’ai comparé à une petite femme. Un jour, un ami, qui s’appelait Loulou, est venu et il a réussi à prendre le crustacé sans aucune difficulté. Loulou avait capturé Touloulou! (rires) C’est ainsi qu’est née cette chanson.

En dehors de votre colossale oeuvre de plus de 200 références déposées à la Sacem, vous avez mené une carrière de tromboniste presque par hasard. Quels souvenirs gardez-vous de vos débuts au cuivre ?
Quand je suis arrivé en Métropole avant la guerre de 39-40, je fréquentais, le samedi, les cabarets parisiens comme la Boule blanche. Un soir, je rencontre Felix Valvert, un compatriote qui dirigeait un orchestre. Il me dit: "C’est toi Albert Lirvat! Tu sais que l’on joue partout ta biguine Touloulou, tu as eu une sacré idée avec ce morceau. Moi, je cherche un tromboniste car le mien vient de décéder, je t’engage si cela t’intéresse". C’est comme cela que j’ai commencé. Je soufflais dans ma chambre tous les jours jusqu’à ce que mes lèvres soient fatiguées. Au bout de trois, quatre ans, j’ai réussi à sortir des sons corrects et j’ai pu intégrer son orchestre. Dans les années de l’après-guerre, j’ai joué à la Cigale, à La Canne à sucre, c’était la grande période des clubs de jazz. Il y avait une ambiance extraordinaire. C’est drôle, lorsque je me remémore toute cette époque, j’ai l’impression que c’était hier. Je me vois toujours jeune, alors que ces histoires ont plus de cinquante ans !

Votre tout premier enregistrement s’appelait déjà Wabap, comme cet hommage. Racontez-nous comment s’est gravée cette galette ?
C’était en 1954 que j’ai enregistré mon premier disque, un 78 tours chez Pathé Marconi. Les techniques n’étaient pas comme maintenant où on met en boîte les voix et les instruments piste par piste. Avant, nous devions tout enregistrer ensemble au premier jet. Je revois cette séance de studio, nous avions bien bossé. Et à la dernière biguine, le clarinettiste a fait une fausse note à la dernière mesure! Nous avons dû tout recommencer. C’était terrible!

Etes-vous frustré de ne pas jouer vos compositions sur cet ultime album interprété par la nouvelle génération des artistes antillais ?
Non. Mes cordes vocales et mon souffle sont à moitié abîmés. Je ne peux plus chanter. Je ne sais pas pourquoi. C’est peut-être le ti-punch (rires). Non, franchement, il faut savoir se retirer et laisser la place aux jeunes. Et puis, j’ai juré à ma "propriétaire" d’être centenaire. Un homme doit tenir ses promesses, non ?

Compilation Wabap (Créon Music) 2003