Musiques métisses 2003

La 28ème édition de l'incontournable festival des musiques du monde a pris fin hier soir dans l’ouest de la France. Une trentaine de groupes et près d’une vingtaine de pays représentés. Un bon cru dans l’ensemble. Les valeurs sûres n’ont pas démérité. Les découvertes ont fait leur effet, c'est le cas de la chanteuse mauritanienne Malouma. On y a aussi causé en "off", littérature, économie solidaire et annulation de la dette des pays pauvres.

Angoulême, fidèle à sa légende

La 28ème édition de l'incontournable festival des musiques du monde a pris fin hier soir dans l’ouest de la France. Une trentaine de groupes et près d’une vingtaine de pays représentés. Un bon cru dans l’ensemble. Les valeurs sûres n’ont pas démérité. Les découvertes ont fait leur effet, c'est le cas de la chanteuse mauritanienne Malouma. On y a aussi causé en "off", littérature, économie solidaire et annulation de la dette des pays pauvres.

Combien de mots faudrait-il aligner pour vous restituer le plaisir procuré par un rendez-vous aussi festif que les musiques métisses? Angoulême, chef-lieu de la Charente, capitale internationale des fanas de BD, également réputé pour sa capacité à conjuguer les rythmes d’ailleurs avec autant de panache que ce dernier week-end. Petits et grands, pro du raout musical ou enfants de la diversité, gens du coin et touristes en vadrouille… Plus de 50.000 personnes se déplacent chaque année. Des corps qui se libèrent, des artistes en transe libre, des échanges digne d’une humanité durable et des débats pour informer le public sur les enjeux du monde en marche.

Emporté dans une conversation, portable à l’oreille, Christian Mousset, puissant patron du festival, nous laisse en passant une impression de militant altermondialiste en négoce culturel. Non loin de lui, au même moment, sur le bar du Shebeen, un des nombreux espaces animés du festival, se tient une causerie sur l’annulation de la dette des pays pauvres. Nous sommes lundi de Pentecôte. Il est près de 13h00. Le festival touche bientôt à sa fin. Et si les concerts du jour n’ont pas encore commencé, le public afflue quand même dans le village des Métisses pour tisser de la relation avec le Sud, dialoguer avec les autres peuples et se nourrir des différentes cultures du monde. Cuisine, débat, marché solidaire: un vrai plateau d’Ali Baba pour spectateurs avertis et exigeants.

En musique, le programme de clôture nourrit comme toujours un imaginaire éclaté. Sur la scène du Grand Chapiteau vont officier les rappeurs sénégalais de Daara J, la Provence ouvrière de Dupain et les tombeurs de chemise toulousains du groupe Zebda dès 20h00. Sur la petite scène du Filaos, le public voit débouler vers 14h00 une promesse de bonheur, un talent encore à l’état brut, un congolais de Brazza, réfugié politique, qui emprunte au patrimoine des vieilles sanza de sa région natale, au discours panafricain et à la pop universaliste. Youss Banda chante - cela va de soi - contre la guerre dans son pays. D’autres découvertes dont Camel Zekri et son Diwan de Biskra, une sorte de rêverie issue de l’Algérie profonde. Sur une autre scène, celle du Mandingue, éclateront les mélodies d’Afrique et de sa diaspora. Mais une femme à la voix qui remue les tripes, retient notre attention à tous.


Malouma. Diva sans pieds nus qui entame avec ce rendez-vous angoumoisin le dernier acte d’un nouveau périple musical. Elle est mauritanienne. Elle est connue pour avoir campé dès son plus jeune âge, dans le chant à caractère social et politique. Elle chante pour une meilleure santé au service de ses compatriotes, pour le respect des femmes et contre les pouvoirs illégitimes. " Chez nous, dit-elle, les artistes sont traditionnellement dans la louange des tribus dominantes et des émirats. Et quand j’ai voulu imaginer une nouvelle musique, correspondant à la Mauritanie moderne, j’ai pensé à changer les paroles. Dans mes textes, je me suis engagée à éduquer les gens ". Le message est clair. Malouma ne rêve ni de consensus ni de concessions.


Elle a ainsi entamé une carrière inattendue qui l’a aussitôt mise en porte à faux avec le jeu des tribus mais qui l’a ensuite rendue populaire auprès des plus jeunes notamment. "Il fallait que je fonde une place pour l’artiste que je souhaitais représenter au sein de ma société". Résultat ? On lui a collé des étiquettes, surtout lorsqu’elle a cheminé en musique aux côté de l’opposition locale. Des étiquettes qui ne retraduisent que difficilement le parcours d’une maure, griotte, africaine, musulmane, audacieuse et inspirée, dont le moteur de vie aspire sincèrement à un autre vécu artistique et intellectuel. "Pour moi, il n’y avait pas d’autre choix que celui du combat. Je suis entrée dans "le politique" par nécessité. Et j’ai mûrement réfléchi avant de faire ce choix". La nécessité fait l’homme dit l’adage. On lui a fermé les portes de la radio et de la télé nationales. On lui a même coupé le téléphone pour l’obliger à fléchir. Mais elle a continué son chemin, comme si de rien n’était, imperturbable et confiante en son talent. La vie lui a donné raison.

En musique, Malouma - nous le disions plus haut - séduit surtout par sa voix. Unique. Un poème à elle seule. Certains racontent qu’elle fait du blues, d’autres la trouvent lyrique, tous l’encensent néanmoins. Consciente de la limite des genres, elle pense que l’essentiel est dans l’émotion suscitée. Elle puise pour cela dans le patrimoine iggawen du sud mauritanien, se nourrit de quelques influences soul ou indo-pakistanaises, manie le quart de ton avec doigté, lorgne un peu du côté de la planète rock, avec une seule envie : ravir son public. Il y a vingt ans, elle chantait, habibi habaytu, sur la relation à l’amant, sans y mettre les mots de l’hypocrisie ambiante et des fausses convenances. Les gardiens de la tradition ont eu beau s’énerver, elle a tenu bon. Si certains cherchent aujourd’hui à la ranger dans des cases inadaptées, elle ne s’en soucie guère. Sa "vision de la musique" a permis à toute une nouvelle génération d’artistes mauritaniens de se voir autrement dans un avenir proche. Ce n’est pas rien. Son album, Dunya, annonce peut-être une des plus belles carrières à venir dans les musiques du monde. Et Angoulême reste un test qui ne trompe pas sur ce point.

Malouma Dunya (Marabi) 2003.