Ferveur Gnaoua à Mogador

Le festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, l’ancienne Mogador sur la côte sud du Maroc, a accueilli 350.000 spectateurs du 26 au 29 juin et s’est achevé dans une ambiance festive qui contrastait avec les craintes émises avant le début de la manifestation concernant des risques d'attentats.

Un laboratoire de fusions musicales.

Le festival Gnaoua et Musiques du Monde d’Essaouira, l’ancienne Mogador sur la côte sud du Maroc, a accueilli 350.000 spectateurs du 26 au 29 juin et s’est achevé dans une ambiance festive qui contrastait avec les craintes émises avant le début de la manifestation concernant des risques d'attentats.

Soulagée. Latifa, comme des milliers de Swiris - les habitants d’Essaouira - a vu avec soulagement s’achever cette sixième édition devant les 40.000 spectateurs qui s’étaient pressés sur la toute nouvelle scène dressée sur la place Bab Marrakech pour assister au concert de clôture donné par le groupe franco-algérien Gnawa Diffusion.

Depuis le 16 mai, les Marocains vivent dans la crainte de nouveaux attentats islamistes et les festivals sont des lieux propices pour installer un climat de peur. Aussi policiers, militaires et vigiles privés filtraient le public de cette manifestation gratuite, devenue au fil des ans le rendez-vous des jeunes de Casa, Rabat et Marrakech venus profiter de leurs premiers jours de congés. "Le Maroc saigne encore et pourtant il danse" titrait l’hebdomadaire Tel Quel. La culture gnaoua et ses musiques de transes aux vertus thérapeutiques étaient dès lors prétexte à toutes sortes de fêtes sur la longue plage de sable blanc éclairée la nuit durant sur le modèle des plages brésiliennes.

Rabat, Fès, Essaouira, Agadir, Tanger, cette liste de destinations pour dépliants touristiques est désormais celle des festivals musicaux du Maroc. Comme en Europe, chaque ville souhaite désormais avoir son festival pour promouvoir son image. La saison a ainsi commencé cette année en ce funeste 16 mai lors du festival Mawazine à Rabat. Tandis que le chanteur congolais Wendo Kolosoy égrenait les mélopées de sa rumba des années 50 devant un parterre d’invités réunis autour du Prince Moulay Rachid et des ministres de la Culture et de l’Intérieur, de jeunes islamistes posaient des bombes à 80 km de là, à Casablanca. Depuis lors, c’est sous haute surveillance que se déroule cette saison musicale.


Les Maâlems

Musiques du monde ou traditionnelles, chants sacrés, chaque festival tient à sa spécificité. A Essaouira, la culture gnaoua est à l’honneur et les rencontres avec les artistes venant du rock, du jazz et des musiques du monde est la philosophie du festival. Dans cette ville qui a vu passer Jimi Hendrix dans les années 60, les musiciens gnaoui tiennent à montrer que leur musique de transe n’est pas à la portée du premier artiste venu. Ainsi, Keziah Jones, artiste " rock " d’origine nigériane, découvert dans le métro parisien par un directeur artistique français et invité de marque cette année, a-t-il subi un camouflet devant le public swirite, n’arrivant pas à suivre le tempo soutenu par le Maâlem Abdelkébir Merchane lors de la soirée d’ouverture. Keziah ce soir-là prit une leçon d’humilité face à des musiciens qui tentèrent en vain à l’initier aux subtilités de cette musique.

Mais les maîtres gnaouas (les Maâlem) ont chacun des ego surdimensionnés et vouloir les réunir dans un "All Star Band" était le pari utopique entrepris par les directeurs artistiques du festival. Une idée séduisante sur le papier, mais qui montra vite ses limites sur scène où chacun resta sur ses gardes, évitant de provoquer l’autre Maâlem dans une surenchère technique qui aurait pu être fatale à l’ego du plus faible. C’est donc à une succession de solos que se limita cette affiche au grand dam du public.


Jean-Philippe Rykiel

Les artistes français sont toujours attirés par cette manifestation atypique, présentée comme un "laboratoire des fusions musicales" par les organisateurs. Louis Bertignac, présent l’an passé considérait qu’Essaouira était "le plus grand festival de jam-session au monde". Cette année, le musicien français convié "pour taper le boeuf" avec les maîtres gnaouas est Jean-Philippe Rykiel. Le fils de la grande styliste Sonia Rykiel, aveugle de naissance et clavier inspiré, est, dit-il, "plus connu que sa mère dans un seul endroit au monde : le continent africain". Après avoir joué avec Youssou N’Dour, Salif Keita et tous les artistes de la sono mondiale, il rencontrait pour la première fois les maîtres gnaouas. Son set en compagnie du trompettiste italien Paolo Fresu et d’Hamid El Kasri fut le grand moment de cette édition. Rykiel qui se nourrit de telles rencontres, n’a que trop rarement joué ses propres compositions. Après un premier album sorti en 1982, son second opus sortira à la rentrée prochaine… 21 ans après ! D’ici-là, il entreprend une nouvelle collaboration avec la griotte malienne Nahawa Doumbia.

Mamar Kassey

De retour d’une tournée aux Etats-Unis, le groupe nigérien Mamar Kassey avait pris la route de Niamey pour partager des moments de complicité avec ces gnaouas, descendants d’anciens esclaves originaires d’Afrique Noire. La première image qui frappa l’esprit de Yacouba Moumouni, le charismatique leader du groupe, en arrivant dans la ville fortifiée fut une vieille photo de gnaoua exposée sur les remparts où l’on voyait un Maâlem présentant les mêmes scarifications que celles de sa propre ethnie, les soraï. "Ici il n’y a pas de gens avec de telles cicatrices, elles viennent du Niger, et cela me rappelle cette triste époque des marchands d’esclaves et de tous ces anciens qui sont partis vers les côtes pour de nouveaux horizons. Me retrouver ici est une grande émotion. En écoutant les maîtres gnaouas parler, je me rends compte qu’ils ont mis des mots peuls, touaregs, haoussa ou beri-beri dans leur langue. Toutes ces influences de l’Afrique Noire sont très présentes ici", nous confie-t-il. Les Mamar Kassey avaient découvert la musique gnaoua à Niamey lors de la tournée effectuée par Ray Lema avec le groupe des Tyour Gnaoua d’Essaouira dans les Centres culturels français. "Ce jour-là, les similitudes entre les danses de possession du bori des haoussas et celle du mori des gnaouas m’a paru évidente, comme celles que l’on retrouve dans le vaudou d’Haïti ou la macumba au Brésil. Tous ces rites viennent de chez nous et la magie de ce festival est de montrer les richesses de ces cultures que nous voulons perpétuer".

Les ruelles de la médina d’Essaouira étaient noires de monde ce week-end et les restaurants de poissons installés sur la jetée face à la scène installée sur la place Moulay Hassan n’ont pas désempli quatre jours durant. Le record de visiteurs de l’an passé (200.000 visiteurs, 350.000 cette année) a été largement dépassé. Malgré les 44 morts des attentats islamistes de Casablanca en mai dernier, cette sixième édition du festival a été le plus important rassemblement culturel jamais organisé au Maroc, preuve que le pays panse ses plaies.