TANGER SUR SEINE

La grande manifestation "Rock en Seine" qui a lieu ce mercredi 27 août à Paris accueille la crème du rock international avec la programmation d'un seul groupe français, Tanger, parmi des pointures comme PJ Harvey ou Beck. Retour sur leur album sorti il y a quelques mois, L’amour fol, réalisé par Kid Loco. Rencontre.

Festival Rock en Seine

La grande manifestation "Rock en Seine" qui a lieu ce mercredi 27 août à Paris accueille la crème du rock international avec la programmation d'un seul groupe français, Tanger, parmi des pointures comme PJ Harvey ou Beck. Retour sur leur album sorti il y a quelques mois, L’amour fol, réalisé par Kid Loco. Rencontre.

Le jour où Philippe Pigeard devait livrer son album achevé à sa maison de disques, il est renversé par une voiture, place du Panthéon, devant chez l'ancien ministre Laurent Fabius. Il est ramassé par les plantons de service, séjourne rapidement aux urgences, avant d’être recousu pour retourner illico au bureau porter enfin à destination L’amour fol, un disque rare, œuvre majeure faite de convictions, de chair et de sang, d’émotions brutes qui nous emportent si loin au-delà du rock.

RFIMusique : Cet album extrêmement musical pourrait être inspiré par Pink Floyd ?
Philippe Pigeard: Je ne suis pas un gros fan des Pink Floyd, excepté la période vraiment psychédélique des débuts avec Syd Barrett. Je ne crois pas que vous arriveriez à discerner une influence prédominante dans nos discothèques. Ça va des Variations Golberg de Bach au Love Supreme de Coltrane. Je suis parti en Jordanie voici un mois dans le désert avec les bédouins, là où a été tourné Lawrence d’Arabie. Et je me suis posé la "question" de l’île déserte. J’ai emporté trois disques : A Love Supremede Coltrane justement, les Complete Sessions Bitches Brew de Miles Davis et le Fun Housedes Stooges et c’était parfait. Mais cela fait aussi pas mal de temps que j’écoute beaucoup de hip hop. Je suis scotché par les productions du label Timbaland ou des Neptunes.

Donc, le truc de ce nouvel album, c’est le groove ?
Oui, et son responsable, c’est Monsieur Kid Loco. Il a une pure science du son. Car, pour une fois, je voulais travailler avec un producteur qui ait une réelle maîtrise.

Ce choix-là est une remise en question ?
Il était question que moi je m’efface. Que je fasse mon boulot de chanteur, mon boulot de pré-producteur, de chercher, de m'immerger dans cette notion de music-hall qui est très vaste pour moi, qui va de Damia à Hollywood, dans le but d’effacer toutes les barrières de genre. Tanger est un territoire et on peut y faire pousser ce qu’on veut. Globalement, dans notre maison de disques et à peu près sur le terrain critique, on peut faire pousser ce qu’on veut sous ce nom-là, c’est une magnifique liberté.

Le travail de Kid Loco a d’abord été une remise en ordre avant de faire certains choix artistiques ?
Avec Kid, on a la même idée de la musique, la même passion, on fume les mêmes cigarettes, on a la même façon d’être au boulot. Avec les Béruriers Noirs et Bondage, il vient du rock. Mais il a aussi tout cet apprentissage du sampler, de la musique électro, avec les oreilles vraiment dans le son. C’est un grand remixeur! Il possède un vrai savoir sur le groove. Un pied de basse doit être en place et tant que cela ne l’est pas au poil près, cela ne le fait pas. Moi j’ai une autre culture avec les gars, de laisser filer la bande et d’essayer vraiment de capter de l’intimité, des accidents aussi. Sur cet album-là, on fait tout de même des séances comme avant, mais une fois que tu remets les clefs à Kid Loco, c’est lui qui décide. Et tant que le groove n’est pas bon, c’est lui qui continue à dire: "On y retourne!".

Le titre Postcardiogramme est carrément funk !
J’aime beaucoup cette chanson car elle augure une évolution dans Tanger. Cette fois, j’ai beaucoup insisté sur l’idée de jeu, comme les enfants, donc sur chaque chanson quasiment il y a un protocole de jeu. Sur Postcardiogramme, ce qui m’intéressait était de travailler sur la carte postale, sur l'espace court. Il faut rédiger vite, généralement c’est sujet, verbe, complément. Donc cela m’intéressait en tant qu’auteur de travailler ce format-là. Et une fois le texte bâti, avec la palette musicale de Tanger, l’idée était de faire surgir le verso de cette carte postale, le paysage.

Tu as un peu le côté cynique et désabusé du Gainsbourg des débuts. Ainsi que le phrasé…
Tu veux parler du talk over? C’est vrai, c’est un truc qu’on m’a dit depuis le début de Tanger: "Tu parles de cul, tu chantes pas, comment veux-tu qu’on ne t’identifie pas à Serge?" Et pourtant, moi je me sens plus proche de Rodolphe (Burger de Kat Onoma, ndlr) que de Gainsbarre.

Vous mélangez l'anglais et le français sur Barfleur et Air Task Order ?
L’idée du mélange avec l’anglais, c’est parce que je m’adressais à une petite Anglaise, que j’ai vécu toute ma jeunesse à Cherbourg, qu’il y avait des ferrys qui arrivaient et que de temps en temps mes petites chéries étaient anglaises. Quand tu regardes bien Cherbourg, c’est Tanger, une ville au nord, un port avec une terre en face. Moi j’ai compris cela longtemps après être arrivé à Tanger parce que je retrouvais les mêmes habitudes alimentaires, le beurre salé, le lait entier, les docks, les ferrys, les cargos, la même ambiance. Même sur le premier album il y avait déjà un refrain en anglais sur Ebony. En tant qu’auteur, je ne peux pas zapper l’anglais permanent de notre quotidien. Je ne suis pas à cheval sur la défense à tout prix de la langue française, le côté rive gauche, "ilfaut sauver les mots et les accents!" Une de mes responsabilités est justement de défoncer la grammaire, de dire "le soleil est BELLE!" C’est d’autant plus excitant pour moi qu’en ce moment dans le milieu de la littérature, c’est hallucinant ce qu’ils sont en train de faire subir à la langue française. Tous les gens qui sont publiés chez POL par exemple en tant que poètes, Manuel Joseph, Olivier Cadiot, Nathalie Quintane,sont en train de révolutionner notre langue et touchent là où cela fait mal, car qu’est ce qui fait globalement les positions sociales, c’est bien notre aptitude à savoir utiliser la grammaire.

Le surréalisme n’est pas loin de tes préoccupations dans cet album. Tu cites Jacques Vacher ?
Il n’est pas un surréaliste car il est mort trop tôt, mais il en est la source. C’est un type dont on ne connaît que les lettres de guerre. Il a 18 ans à Verdun, dans les tranchées, et il écrit à Breton des choses incroyables comme "Je suis assez mal portant; je vis dans un trou perdu entre des chicots d’arbres calcinés et de temps en temps un obus parabolique tousse et se tait." Il a juste 18 ans! Il est extrêmement important dans L’amour fol. C’est lui qui a inventé cette notion d’umour sans h, un peu noir. Et André Breton a beaucoup tiré sur Vacher pour faire son surréalisme. Je n’aime pas Breton. L’amour fol est une pichenette dans les reins d’André Breton par rapport à son livre L’amour fou . Je n’aime pas les papes en général et Breton était un pape. J’aime mieux les seconds couteaux comme Artaud. Je n’aime pas les officiels du parti, je n’aime pas Aragon, ni Breton, ce sont des idéologues.

La grande vie est un autre slow important ?
Cet album est assez onirique et hédoniste. Ce qui subsiste, c’est l’amour. Je voulais finir là-dessus, par un slow amoureux et ensoleillé, "On mènera la grande vie", ce n’est pas un conditionnel, c’est un futur: on va la vivre! Pour moi c’était le rêve de pouvoir vivre sur une île et de faire plein d’enfants avec une femme que j’aime.

C’est important manifestement les enfants, tu en parles aussi sur Love Song ?
C’est de Mehdi, mon dernier fils dont je parle. Je chante "Mehdi a grandi", cela remet les choses à l’heure. Il a deux ans et demi maintenant. A l’époque, quand j’ai fait la chanson, il avait un an. Aujourd’hui, il prend sa petite guitare acoustique, il se met à chanter à danser, je me dis : "Qu’est ce qu’on a perdu, tout ce passage pour devenir adulte face à toute cette liberté qu’il peut avoir, cet instinct." Alors je me bas pour restaurer cela en moi.

TANGER: "L’amour fol" Mercury