IAM, l'oeil du tigre

Sept longues années de réflexion et les porte paroles de la nation hip hop hexagonale reprennent le micro pour que coule à nouveau l’or noir de leur flot impétueux. Les Marseillais surdoués du rap français n’auront sans doute jamais aussi bien maîtrisé le pouvoir des mots que dans ce nouvel album au titre chargé d’espoir: Revoir un printemps.

Revoir un printemps

Sept longues années de réflexion et les porte paroles de la nation hip hop hexagonale reprennent le micro pour que coule à nouveau l’or noir de leur flot impétueux. Les Marseillais surdoués du rap français n’auront sans doute jamais aussi bien maîtrisé le pouvoir des mots que dans ce nouvel album au titre chargé d’espoir: Revoir un printemps.

Dès la première plage, Stratégie d’un pion, c’est le choc d’un son massif, offensif, un séisme dans notre paysage sonore. 78 minutes et 59 secondes, 18 titres pour trois poseurs de voix d’exception dans un univers rap ciselé avec art, tel semble être le pari gagné de ce nouvel IAM sous sa pochette à l’implacable regard de tigre. Violons élégants et grand orchestre, avec la complicité de Bruno Coulais, viennent percuter les infra basses. Ici, tout semble incarner la puissance, mais du côté positif de la force. Et les invités de marque sont aussi géants qu’internationaux comme la belle Beyoncé (Destiny Child), Syleena Johnson ou les poids lourds Redman et Method Man sur le premier extrait, Noble art.

MC à part entière, l’ex-danseur des premiers shows, Malek le Freeman, Chill/Akhenaton et Jo/Shurik’N se partagent le micro sur disque et dans la vie. Désormais, IAM s’exprime à trois voix et avec eux, le printemps fleurira bien cet hiver !

Au début d’IAM, vous projetiez une vision mythologique née de l’Egypte antique et des péplums de série B. Sur les derniers albums, c’était plus spirituel, plus oriental. Sur ce celui-ci, il n’y a pas de grande direction ?Akhenaton : En fait, il n’y a pas de concept qui se dégage…À part vous trois ?A et Shurik’n (ensemble) : …À part la vie, peut être !Freeman : La vie avec un grand V, pas la vie d’une certaine catégorie de gens, pas une vie ghettoïsée, dans le sens où c’est la vie de tous les jours. A : Avec cette volonté affichée de vivre mieux. Vivre mieux, cela ne signifie pas dire nécessairement vivre dans un plus grand confort, cela veut dire: vivre dans un monde meilleur. Et je pense que le titre de l’album Revoir un printempsa été choisi pour cela. Nous, on juge qu’actuellement au niveau de la vie, l’humanité entière traverse un cycle, on va dire, quelque peu déprimant. Internationalement, on vit des évènements politiques graves.

Le mot important me semble «vie» et justement vos vies ont bien changé. Et que ceux qui ont eu un gamin lèvent la main !(Trois mains se lèvent!) C’est une partie de la réponse, non ?A: Mais c’est pour eux, nos enfants, cette volonté que cela s’améliore.S: Faire du rap ne nous exclut pas du cycle de la vie normale de tous les êtres humains. On est MC, mais derrière le MC et avant même le MC ou quoi que ce soit, il y a l’homme, donc voué à une évolution. Ensuite, l’homme a rencontré le MC un peu plus tard sur la route.

Donc c’est aussi à cause de vos enfants qu’on vous attend depuis sept ans ?En choeur : Non !S : L’aventure de L’école du micro d’argent représentait un énorme travail de concerts, de développement d’album. On avait tous besoin de souffler. Déjà, pendant la tournée, certains dont moi, avions déjà commencé à travailler sur des projets extérieurs. Donc dès que IAM a été un peu terminé, tout le monde a commencé à vaquer à ses occupations. Freeman, Akhenaton et moi-même avions tous des projets différents. Cela ne se fait pas en deux jours. Lorsqu’en plus on se met à la production, cela prend du temps.

Vous n’avez pas arrêté ?!S : Nous, on s’éclate avant tout. Aucun de nous ne se lève le matin en ayant l’impression d’aller au bureau. Tu te lèves et tu te dis: "Aujourd’hui, je vais faire du son", qu’est-ce que la vie veut de plus ?

Pourtant on ne retrouve pas toujours ce bel optimiste dans le nouvel album ?S : Non. Parce que cela, c’est ce qui nous concerne perso. Mais c’est normal, parce que notre évolution entraîne une prise de conscience et donc une meilleure vision de certaines choses de la vie. Et, là où peut être certains peuvent se calmer, nous on y trouve bien plus de raisons d’avoir les glandes. Parce que l’on se rend compte de plus de choses maintenant.Parce qu’on est plus mûrs et qu’on ne regarde pas avec les mêmes yeux qu’il y a dix ans.

Vous réagissez sur de nombreux sujets ?S : C’est le principal carburant de notre écriture.

Mais je ne suis pas sûr d’avoir compris tous les mots ?F : Parfois, on invente! Plus particulièrement moi, j’invente parfois des mots. Mais c’est lui le vrai fada des mots (désignant Akhenaton)…

Vous êtes tous les trois fadas des mots ?S : Oui mais de manière différente, on n’utilise pas les mêmes. On n’est pas compliqués de la même façon, on n’est pas compliqués dans le même vocabulaire. Mais cela a toujours été une volonté. Oui, c’est délibéré de pousser l’écriture. Par contre, toujours pareil, l’art inaccessible cela devient plus beau, plus inutile. Ensuite, tout l’équilibre est de savoir faire simple et beau. Et explicite.

Mais pas trop !S : Suffisamment simple pour être compris comme tu souhaites être compris.

Vous évitez toujours reprise et autre sample évident ?A : Cela on ne le fait jamais …À part Le Mia.S : Et, dans ce cas, le concept l’exigeait.A : On n’est pas des hits makers. Puff Daddy et bien d’autres le font à merveille, nous c’est pas trop notre créneau.

Justement votre créneau, comme vous dites, paraît essentiel. N’êtes-vous pas aujourd’hui les parrains du rap français ?A : Le rap français est dans cet état car à un moment donné, il a été repoussé. Il faut dire qu’il y a eu aussi un véritable comportement réactionnaire de certains médias et de certaines maisons de disques désormais dirigées par des gens exclusivement issus du financier. Il faut savoir qu’aujourd’hui, l’artistique n’est plus au pouvoir dans les maisons de disques. Ce pouvoir est exclusivement entre les mains des financiers. Comme dans les journaux. Comme dans les télévisions. Comme dans les radios. Et la création s’en ressent vraiment. Donc le rap reste victime de ses clichés. Malgré 15 ans d’explications intenses. Les mêmes clichés nous collent toujours à la peau et le rap en prend un coup. Mais aussi, à l’intérieur du rap, il n’y a pas nécessairement d’effort général pour se défaire de ces stigmates. Il y a des groupes très originaux, ce ne sont pas nécessairement ceux qui sont mis en avant. Je pense qu’il y a des efforts à faire de ce côté. C’est positif. Il va falloir travailler, tout simplement, pour être au niveau. Au niveau ne serait-ce que du rap américain qui, même s’il ne raconte rien, par contre, sait être si créatif en matière de production.S : On n’est pas calculateurs !A : On ne fait pas de démagogie d’âge. Aujourd’hui, si on voulait bien se placer, on essaierait de faire des paroles pour des gamins de 17 ans qui ont envie d’entendre un certain discours, un certain type de truc. Nous au contraire, nous voulons faire comme le jazz, c’est-à-dire de grandir avec notre musique. Et que les auditeurs, s’ils ont envie d’écouter à 40 ou 16 ans, puissent le faire.

IAM Revoir un printemps (EMI/Hostile) 2003