Rap et islam

Le Ramadan vient de prendre fin. Pour autant, la religion musulmane accompagne la vie de nombreux fidèles, pratiquants ou non, durant toute leur vie. C'est le cas de quelques rappeurs qui profitent de leur espace d'expression pour affirmer leur identité religieuse. Revue de détail.

Quand une religion joue un rôle dans un genre musical

Le Ramadan vient de prendre fin. Pour autant, la religion musulmane accompagne la vie de nombreux fidèles, pratiquants ou non, durant toute leur vie. C'est le cas de quelques rappeurs qui profitent de leur espace d'expression pour affirmer leur identité religieuse. Revue de détail.

Le mouvement rap se nourrit en France comme aux Etats-Unis d’influences musulmanes. La plupart des artistes qui s’y collent, le font à la fois pour doper leur discours et se distinguer d’une culture dominante, supposée d’obédience judéo-chrétienne. Certains revendiquent cette appartenance religieuse d’une façon claire et posée dans leur lyrics, d’autres se contentent de cultiver ardemment leur foi dans l’ombre. Du plus connu au moins médiatisé, le phénomène frappe à tous les étages. De Ness & Cité au Havre, dont le label s’appelle Din (religion, en arabe) Records, à Rohff en région parisienne, qui dit connaître la faim autant que la fatiha (une prière), en passant par Akhenaton à Marseille, qui se bat contre Eblis (le démon) pour respecter un pacte divin sur l’album Métèque et mat, chacun avance une raison différente pour justifier sa quête. Mais tous s’enorgueillissent de la volonté de rassemblement fondant la umma islamique, à une époque où le show-biz préfère plutôt miser sur les individualités.

Aux Etats-Unis, pays d’origine du rap, les musiques noires se sont toujours nourries de religion, et ce depuis le temps de l’esclavage. Le blues, le jazz, la soul… le rap ne fait que prolonger ce mouvement. Chrétienne ou musulmane, la religion y prône la libération prochaine des masses et la justice infinie du Seigneur des hommes. Issu d’un monde d’inégalités croissantes, où les jeunes générations échouent à s’affranchir contre l’exclusion, le rap ne pouvait nullement ignorer ce discours foncièrement humaniste.

L'exemple américain

Au départ, la rencontre entre musique et religion musulmane aux Amériques s’est effectué sous l’impulsion du puissant mouvement Nation of Islam, que dirige Louis Farakhan actuellement. Ce dernier, rapporte notre confrère Nilfouar Abri dans le magazine L’Affiche (n°41), "a réussi à unifier sous un même leadership les quadragénaires de la classe moyenne et la jeunesse des ghettos". De nombreuses stars du rap afro, à l’instar de ceux du jazz à une époque, ont accepté de se ranger derrière sa communauté. Public Enemy, Ice T, Ice Cube, Mobb Deep et même Snoop Doggy Dog… L’islam leur permet de s’opposer à la pensée dominante, de répliquer à la culture de l’oppresseur blanc, dont les Noirs se sentent globalement victimes. L’islam contribue par ailleurs à recomposer un discours de combat, en se basant sur le cliché permanent de la lance et du glaive, qui fait du prophète Mohammad un guerrier de la Sainte vérité.

Le versant français

En France, cette histoire varie légèrement. Il y a certes un peu de mimétisme chez les rappeurs qui s’inscrivent dans cette tendance. Ainsi dit-on : si les Américains le font, pourquoi pas nous ? Mais l’islam - ne l’oublions pas - fait partie d’un culte majoritairement visible dans les cités, d’où s’extirpe le message rapologique. Les fils d’immigrés, débarqués des anciennes possessions coloniales outre-mer, présents en nombre dans l’univers rap, sont là en terrain connu. Beaucoup parmi eux considèrent l’islam comme un moyen d’approcher et d’assumer pleinement ou partiellement la culture d’origine des parents, une culture qui se retrouve bien souvent en rupture avec l’institution. Chez d’autres, l’islam correspond à un choix d’individu, à une simple quête spirituelle, et non à un patrimoine lié à la famille. C’est le cas de Kerry James, un ancien du hardcore groupe Ideal J, qui s’est converti il y a environ deux ans. Poussant le prosélytisme jusqu’à refuser l’usage d’instruments à corde et à vent au nom d’une prescription religieuse, ce jeune d’origine haïtienne, membre de l’Association des projets de bienfaisance islamique, raconte dans l’album Si c’était à refaire : "Athée, j’ai mué pour devenir un ultra mystique/ un métèque de confession islamique/ j’ai embrassé le chemin droit et délaissé les slaloms ".

Les rappeurs français, inscrivant leur tchatche dans l’islam, y trouvent avant tout des valeurs morales et sociales. Humanisme et spiritualité, promesses de liberté et de justice comme on le disait plus haut, paix et amour ensuite. Ceux que n’atteint pas la dynamique d’intégration affichée dans l’Hexagone actuellement y cherchent également des valeurs de rupture : ces rappeurs dénoncent le système politique au pouvoir, l’assimilent à une volonté d’exploitation des masses, le contestent au nom des plus exclus, en pensant à leurs parents confinés dans des cités de béton, et le condamnent amèrement. Par le biais de l’islam, ils espèrent pouvoir enfin répliquer face à la culture dominante, qui, elle, est assimilée au règne de la pensée judéo-chrétienne.

"La haine et le sentiment d’injustice vis-à-vis d’une société qui fonctionne sans eux se trouvent canalisés en une violence verbale, elle-même canalisée par un principe spirituel " explique Samir Amghar, sociologue, dans la revue Migrations (n°1243, mai-juin 2003). Et sur un plan strictement formel, leur rap s’inspire par moment du prêche musulman dans la "scansion oratoire". Certains rappeurs, comme NAP dans La racaille sort un disque, adoptent sans peine la joute verbale de l’imam. La référence aux sourates du Coran est explicite sur certains titres. Par exemple, avec l’album L’ombre sur la mesure, La Rumeur brandit des "braises incandescentes", s’intéresse à un "paradis sur terre qu’on déblatère", situe "la décadence" qui nous perd… Georges Lapassade et Philippe Rousselot dans Le rap ou la fureur de dire voient le rappeur comme "un prophète qui amène une révélation". Ainsi du rappeur Kerry James, lorsqu’il dit encore : " me fut dévoilé peu à peu tout ce qui m’a nui". Ambiance minbar [lieu de prêche] sur fond de samples déjantés...