L'afrobeat de Bruno Blum

Connu pour ses détours en terre jamaïcaine, Bruno Blum était invité à Lagos pour parler de Bob Marley à la Maison de France. Une aubaine pour le rocker qui en a profité pour enregistrer quatre titres "franco-afrobeat" avec Amala, un jeune chanteur nigerian, et la crème des musiciens locaux, tous collègues de près ou de loin du roi Fela Anikulapo Kuti. Welikom 2 Lay-Gh-Us (Bienvenue à Lagos) !

Voyage au Nigeria d'un musicien français

Connu pour ses détours en terre jamaïcaine, Bruno Blum était invité à Lagos pour parler de Bob Marley à la Maison de France. Une aubaine pour le rocker qui en a profité pour enregistrer quatre titres "franco-afrobeat" avec Amala, un jeune chanteur nigerian, et la crème des musiciens locaux, tous collègues de près ou de loin du roi Fela Anikulapo Kuti. Welikom 2 Lay-Gh-Us (Bienvenue à Lagos) !

Contestataire, engagé, séduisant, tourné vers ses racines africaines, habité par une spiritualité communicative : à plus d'un égard, Bob Marley ressemblait à Fela. À plus d'un égard, ils avaient de quoi déplaire aux pouvoirs en place. Si aujourd'hui Kingston ne connaît guère le prince de l'afrobeat, Lagos en revanche adore Bob Marley. C'est donc pour parler du cousin caribéen, Marley, que Bruno Blum, fin restaurateur d'incunables jamaïcains (de Gainsbourg à Bob), était invité à Lagos par la Maison de France. L'occasion de se fabriquer un petit souvenir discographique de la patrie de Fela pour ce Parisien qui avant d'être journaliste-écrivain-dessinateur-producteur, est musicien.

Après ses conférences sur Marley devant un public "reggaeophile", Bruno ne rechigne pas à taper un petit bœuf avec quelques pointures locales, souvent privées d'instruments et qui empruntent ceux du Centre Culturel Français. En tenue traditionnelle yoruba, notre Bruno national finit par croiser les cordes de sa guitare Gretsch Corvette avec les cordes vocales d'une jeune chanteur nigérian, Amala. Il est populaire, jeune, beau, intelligent et contestataire lui aussi. Les deux font l'affaire. Après quelques répétitions, rendez-vous est pris pour une session au long cours dans le mythique studio 100 % analogique Decca/Afrodisia de Lagos où Fela grava une bonne partie de son œuvre.

A la tombée de la nuit, lorsque que le couvre feu écrase les 15 millions d’habitants de Lagos, la vingtaine de musiciens ex-collaborateurs studio ou scène de Fela (Ajayi Adebiyi à la batterie, David Obanyedo à la guitare, Yinusa YS Akinnibosun au saxophone ténor, etc.) rejoignent le studio. L’enregistrement s’improvise pendant 14 heures autour des compositions de Blum et d’Amala, pour donner au final quatre morceaux fleuves (dont deux versions en français) fidèles à la tradition afrobeat. L’album s’appelle Welikom 2 Lay-Gh-Us! (Bienvenue à Lagos) en hommage au dessin de Ghariokwu Lemi, illustrateur de Fela, qui signe la pochette.

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, la gouaille parisienne de Blum se pose avec humour et sans forceps sur la fusion festive de l’afrobeat nigérian. Son Paris c’est pas funky et les chœurs "Bruno Blum-Bruno Blum-Bruno Blum" sont loin du ITT de Fela mais ne sonnent pas faux ou plaqués. Avec finesse et humour, Blum y clame son amour éternel pour l’Afrique, critique les Eléphants Blancs (multinationales implantées en Afrique) et prône la révolution par soi-même en louant Ganesh, dieu éléphant indien ou le respect.

Rencontre aux portes de Ménilmontant avec cet ancien punk exilé à Londres, fan de Lou Reed et accro des studios de Kingston, mais avant tout Parisien dans l’âme, réalisateur de ses rêves.

"Paris, c’est pas Funky" dresse une liste des villes africaines, vous dites "Lomé, j'ai aimé, etc…", où êtes-vous allé exactement en Afrique?
La première fois que j’y ai mis le pied, c’est à Lagos pour faire cet album, mais ma passion pour le reggae et les rastas m'a toujours connecté à l'Afrique et particulièrement à l'Ethiopie.
Je n'ai pas vraiment visité le Nigeria puisque j'étais en studio. Je n'ai même pas visité le fameux Shrine qui était le lieu où Fela jouait tous les soirs. C'est devenu un endroit touristique même s'il y a peu de touristes. Les Nigérians sont extrêmement ouverts, cultivés et intellectuels. D'une manière générale, j'ai été enthousiasmé par ce New York de l'Afrique qui est une ville en ébullition, très riche. Je pense que le futur est Afrique, ce continent a beaucoup à apprendre aux Européens. C'est ce que j'ai essayé de faire passer dans ce disque.

Qui est Amala, le chanteur qui cosigne ce disque?
Amala est un jeune musicien saxophoniste et chanteur issu de l'ethnie Ibo. Dans la tradition contestataire de l'afrobeat, il a écrit des pamphlets contre le pouvoir actuel du général Obasanjo qui est entre autre responsable de la mort d'une partie de la famille de Fela. Il vient du ghetto de Ajegunle où il organise quelques concerts et joue le rôle de MC en présentant les groupes.
J'ai vécu l'enregistrement de ce disque comme une vraie aventure humaine. Quand on part dans un pays où l'on sait que l'on ne retournera peut-être jamais, tout doit être dit à ce moment, musicalement tout doit être donné. J'ai essayé d'être à la hauteur de l'aubaine, j'ai fait toutes les compositions dans mon coin en donnant le maximum. C'était un peu le Paris-Dakar, mais en vrai. J'espère que ça s'entend. En tous cas, cette intensité est dans mon cœur. On avait pas beaucoup de temps, donc il fallait être sincère, honnête et tout donner vite. Je ne sais pas si je peux donner autant de moi-même en jouant à Paris. C'est aussi pour ça que j'ai souvent enregistré en Jamaïque pour la magie de la rencontre.

Dans un titre, vous vous définissez comme un "dandy clean". Comment un dandy marche dans les traces de Fela ?
Un dandy clean qui chante Fela, c'est quelqu'un qui est passionné par ce qu'il fait, qui affiche sa différence, son amour pour la culture afro-jamaïcaine et afro-américaine, sans toutefois être dans la drogue ou l’alcool. Je ne me trompe pas d'identité. Je ne suis pas Nigérian ni Jamaïcain, je suis Parisien et je m'affiche comme tel. C'est en étant muni de cette force, en connaissant mes racines et ma culture que je peux chanter de l'afrobeat sans décalage, et aller vers des artistes très différents de moi pour leur apporter ce que je sais faire : un travail de chansonnier, de parolier français. Ce mélange-là donne une musique très particulière qui je crois a une vraie valeur artistique.

Qu'est-ce qui vous rapproche de Fela et de sa musique ?
Fela était un grand marginal, ce que je pense être aussi toute proportion gardée. Fela a eu le courage de mener son combat en Afrique ce qui lui a coûté cher car il a souvent été passé à tabac. Il a presque fini ses jours en prison. Là-bas, avoir un discours politique contestataire ce n'est pas simplement une posture de gauchiste, mais un réel engagement qui lui vaut le respect de tous les Nigérians. Fela disait faire de la musique classique africaine. Je ne fais pas de la musique classique française, mais, comme lui, j'essaie de le faire d'une manière intègre, sans vue commerciale.

Bruno Blum & Amala Welikom 2 Lay-Gh-Us (BMG) 2003