LE RAP EST MORT, VIVE LE RAP !

Régulièrement, les détracteurs du rap français et les «grands pontes» de l’industrie du disque nous annoncent que cette musique est morte et passée de mode. Un constat s’impose: les ventes ont chuté, et les artistes ont parfois du mal à se renouveler. Mais si le hip hop a réussi à prouver quelque chose en vingt ans d’existence, c’est bien qu’il n’était pas qu'une mode.

Le marché du rap en France

Régulièrement, les détracteurs du rap français et les «grands pontes» de l’industrie du disque nous annoncent que cette musique est morte et passée de mode. Un constat s’impose: les ventes ont chuté, et les artistes ont parfois du mal à se renouveler. Mais si le hip hop a réussi à prouver quelque chose en vingt ans d’existence, c’est bien qu’il n’était pas qu'une mode.

Il semble bien loin le temps où chaque disque de rap était obligatoirement certifié disque d’or (100.000 exemplaires vendus). C’était la grande époque du Secteur Ä, les années 1997 & 1998, où l’on a vu exploser les Doc Gynéco, Stomy Bugsy, Ärsenik ou autres IAM et NTM. Leurs albums se chiffraient en centaine de milliers d’exemplaires vendus. C’est aussi pendant cette période que la radio privée Skyrock, qui avait délaissé les tubes des années 90 pour se convertir au rap en 1996, entame une remontée spectaculaire dans les sondages. Toutes les maisons de disques misent alors sur le rap en créant des divisions hip hop à l’image d’Hostile chez EMI, ou des sections spécialisées dans les «musiques urbaines». Tout le monde veut sa part du gâteau. De nombreux jeunes, qui voient dans cette musique un nouvel eldorado, se mettent à faire du rap.

A partir de l'an 2000, les productions se multiplient et inondent les bacs, parfois au détriment de la qualité. Hormis quelques exceptions, les jeunes rappeurs ont du mal à se renouveler. Leurs textes parlent souvent des mêmes problèmes, et leurs musiques innovent rarement. Conséquence logique: les ventes diminuent peu à peu. "Avant, il fallait au moins être Disque d’or pour pouvoir dire que l’on avait réussi et que l’artiste était installé. Je pense qu’aujourd’hui, on peut diviser ce chiffre par deux : à partir de 50.000 albums, on commence a être satisfait, explique Antoine Benichou, responsable du département Musiques urbaines chez Barclay.

Autre phénomène révélateur de cette soit disant «crise» du rap: de nombreux deuxièmes albums de rappeurs ne marchent pas alors que le premier s’était très bien vendu. Ainsi, Disiz La Peste vend à peine 50.000 exemplaires de son Jeu de société en 2003, alors que Le poisson rouge s’était écoulé à plus de 200.000 unités trois ans auparavant. Idem pour Akhenaton qui après avoir vendu 300.000 exemplaires de Métèque et Mat en 1995, a difficilement atteint les 175.000 albums vendus avec Sol Invictus en 2002. Et les exemples sont nombreux. Pour Fawzi Meniri d’Hostile Records, "Le rap français ne traverse pas de crise: il évolue avec des points négatifs et positifs. Les points négatifs, c'est qu'aujourd'hui, beaucoup d'artistes reproduisent au lieu d'innover. Le point positif, c'est qu'il n'y a jamais eu autant d'artistes."

Mais le manque de renouvellement des productions de rap français ne peut expliquer à lui seul cette baisse des ventes. En 2003, l’ensemble du marché du disque français s’effondre: son chiffre d’affaire recule de 13,5% au cours des neuf premiers mois. La crise mondiale qui avait jusque-là épargné la France, frappe de plein fouet l’hexagone et peut être plus sévèrement encore le secteur du rap. Pour Antoine Benichou, c’est une évidence: "le rap est une musique qui s’adresse à un public jeune. Et c’est ce public qui est le plus friand de copies, de piratage, et de téléchargement sur Internet. Les jeunes ont moins d’argent, ils sont donc plus tentés d’aller consommer de la musique gratuitement. Ils maîtrisent parfaitement l’outil informatique. En outre, ils sont confrontés dans les cours de lycée à des gens qui leur vendent des copies d’albums trois fois moins cher. Tous ces facteurs font que le rap est plus touché que les autres musiques". La société américaineBig Champagne qui mesure et analyse les téléchargements sur Internet, a récemment publié une étude dans laquelle elle révélait que l’artiste le plus téléchargé dans le monde était un rappeur: Eminem, avec 8,6 millions de fichiers téléchargés en une journée ! De là à dire que le rap est la première victime du téléchargement sur internet… Ce qui est sûr, c’est que les ventes de rap français ont chutées et que le piratage est l’une des causes majeures de cette baisse comme le confirme Kenzy, le manager du Secteur Ä. "Les structures censées nous défendre, les majors, ont pendant longtemps sous-estimé la question du piratage. La communication pour ces vols n’a pas été correctement faite. Si un gamin vole un disque d’Ärsenik à la Fnac, il est ramené chez lui par des policiers et c’est la honte pour la famille. Si ce même gosse télécharge le même album sur internet, il a presque droit au prix Nobel de la science," ironise-t-il. Concrètement, ces nouvelles pratiques se traduisent en magasin par une importante diminution des ventes d’albums deux semaines après leurs sorties, et ce essentiellement à cause de la copie et du téléchargement. "Plus de 15 millions de demandes de téléchargement ont été comptabilisées pour le dernier album d’IAM", révèle Fawzi Meniri. Un coup dur pour ces pionniers du rap français qui avaient vendu plus d’un million d’exemplaires de leur disque précédent, L'école du micro d'argent.

Mais, phénomène paradoxal, alors que les ventes de rap diminuent, cette musique semble devenir de plus en plus populaire. "Il suffit de voir l’audience de Skyrock: c’est le meilleur baromètre, selon Antoine Benichou. A chaque sondage, la radio prend des points. Alors si le premier média national de rap a de plus en plus de succès, cela prouve bien que les gens vont de plus en plus vers cette musique. Ce qui se passe, c’est que de l’autre côté, on a un marché du disque qui est en crise pour diverses raisons, et au sein de cette crise, c’est le rap qui est le plus touché". Et lorsque l’on regarde les dernières enquêtes réalisées par Médiametrie, on remarque en effet que Skyrock talonne de près NRJ dans le trio de tête des radios musicales, tandis que Ado FM est devenue la première radio locale écoutée en Ile-de-France. Pour Kenzy, le succès grandissant de ces médias spécialisés dans le hip-hop est "la preuve quantifiable du fait que ces musiques sont en train de passer en tête de tous les genres. Baisse du rap ou pas, ajoute-t-il, les ventes de nos disques sont à la seconde place derrière la variété, qui à renfort de Star Ac’ + TF1 fait les scores que l’on sait". Car 2003 a aussi eu son lot de succès. Trois artistes se sont notamment illustrés dans des registres différents: le groupe tant controversé Sniper (photo), dont le second album Gravé dans la roche a récemment été certifié disque de platine (300.000 exemplaires vendus), tout comme le dernier album d’IAM. 2003 a aussi été l’année de la jeune rappeuse Diam’s. Son tube, DJ, s’est écoulé à plus de 650.000 unités et a été diffusé sur de nombreuses radios pop comme NRJ; preuve s’il en est que le rap français est en train de se populariser.

En outre, le milieu du hip hop indépendant hexagonal est plus vivant que jamais avec des groupes comme Triptik, La Caution, ou encore TTC, qui repoussent sans cesse les limites du genre. Bien plus qu’une musique, le hip hop français a su s’imposer en 20 ans comme une culture à part entière. Alors suivez le conseil de Kenzy et faites passer le message: "le rap français ne sera pas mort tant que les rappeurs ne seront pas morts".

Benjamin Roux