REZVANI INTERPRÈTE

Plus de quarante ans après que sa chanson Le Tourbillon entre dans l’histoire par la voix de Jeanne Moreau, l’écrivain et peintre Rezvani sort le premier CD de son intégrale, Les Grains de beauté. A soixante-seize ans, ses débuts.

Un débutant légendaire

Plus de quarante ans après que sa chanson Le Tourbillon entre dans l’histoire par la voix de Jeanne Moreau, l’écrivain et peintre Rezvani sort le premier CD de son intégrale, Les Grains de beauté. A soixante-seize ans, ses débuts.

«Je n’ai pas le culte de la chanson», prévient Rezvani. Pourtant, il a écrit une de ces quelques chansons que tous les Français connaissent, Le Tourbillon, immortalisée par Jeanne Moreau dans le film Jules et Jim de François Truffaut, en 1962. Après avoir été chanté par quelques-unes des plus belles voix de la chanson française, l’écrivain et peintre se glisse derrière le micro et entreprend une intégrale de son œuvre en cent chansons et six CDs, qui devraient paraître à raison d’un disque tous les quatre ou cinq mois jusqu'à la fin 2005.
Pourtant, donc, il n’a jamais été un passionné de chanson - à part les berceuses russes de son enfance et les chansons qu’il écrivait pour divertir sa femme et ses amis, il y a plus de quarante ans. Simplement, il ne méconnaît pas les pouvoirs et les sortilèges de la chanson. «C’est une manière particulière de considérer le temps, dit-il. Une chanson, c’est du temps solidifié.» Nostalgie, donc, avec un jeune chanteur de soixante-seize ans.

RFI. – Comment avez-vous commencé à écrire des chansons ?
Rezvani. – J’étais peintre. La peinture, c’est le silence, et j’ai peut-être écrit la musique et les paroles pour le remplir. Au départ, je chantais sans aucune culture. Je ne connais pas la chanson, même mes contemporains, Brel, Brassens, tout ce qui fait la chanson moderne. Chanter, ce n’était que pour nous, ma femme Lula et moi. Puis ça s’est élargi aux amis, chez François Truffaut – d’ailleurs, j’ai fait un livre, qui va paraître prochainement, sur mes rapports avec Truffaut à travers la chanson: nous avons eu une très grande amitié et sans lui mes chansons n’auraient pas franchi le seuil. Ward Swingle est le premier professionnel à avoir déchiffré mes chansons. Je n’ai aucun sens du rythme et quand je lui ai montré Le Tourbillon, il voulait que ce soit plus carré. Puis c’est Francesca Solleville les a déchiffrées, chantées elle-même. Ces chansons ont commencé à circuler à mes vernissages. Nous étions dans une salle au Lutétia et je chantais. Il y avait là Truffaut, Vian, Jeanne Moreau et son mari Jean-Louis Richard… Richard connaissait mes chansons mieux que moi.

Et Truffaut vous a demandé Le Tourbillon pour Jules et Jim, et c’est Anna Karina a chanté La Ligne de chance dans Pierrot le Fou de Godard… Mais à l’époque personne n’a su que c’était vous: vous signiez vos chansons Cyrus Bassiak.
J’avais pris un pseudonyme, justement pour ne pas assumer publiquement ces chansons. Elles n’étaient pas marginales – au contraire, elles étaient au centre de ma vie. Mais je ne pouvais pas imaginer en faire un métier. Une émissaire d’une maison de Hollywood est venue me voir dans le Midi après Jules et Jim pour me proposer d’aller m’installer là-bas pour y faire des musiques de film. Je ne sais pas écrire une note de musique, j’aurais dû prendre un nègre!

Vous avez très vite arrêté d’écrire des chansons, malgré leur succès.
Je n’aime pas me répéter, j’aime bien les choses inachevées. Je n’aime pas l’artisanat. L’artisan est quiet, il refait toujours le même objet avec le même plaisir. Je pense que la création est une grande intranquilité, l’inachèvement par excellence. La chanson fait partie de cet ensemble. J’avais écrit des chansons, au début, pour m’amuser, pour ma femme, surtout. Puis cette écriture est devenue roman et pendant plus de trente ans, j’étais très pris par l’écriture et je n’ai plus pensé à écrire des chansons. Il y a deux ans, j’ai recommencé. J’avais tout perdu de la guitare et j’ai dû retrouver des accords que j’avais complètement oubliés. Je me suis aperçu que j’avais évolué. Je me suis aussi aperçu que mes chansons étaient une sorte de journal autobiographique.

Pourquoi êtes-vous retourné à la chanso

Déjà à l’époque, vous écriviez vos chansons au passé. Et ce qui était décrit était justement votre présent du moment.
Quand on est très amoureux, on a la nostalgie du présent. On sait déjà que l’instant que l’on vit est perdu - c’est atroce. Et quand c’est perdu pour de vrai, là ça devient vraiment terrible. Ce que j’ai écrit sur Lula portait le désespoir de ne rien saisir et en même temps le bonheur de le vivre. Nous avons vécu ma femme et moi pendant cinquante ans dans une répétition du même jour, qui demande en même temps assez de fantaisie pour que chaque jour devienne unique. Nous aurions pu continuer jusque dans l’éternité comme ça, parce que le temps ne partait pas.

Ce qui est troublant, dans votre version du Tourbillon, c’est de l’entendre chanter par un homme.
C’est une chanson d’homme qui n’a été chantée que par des femmes. Beaucoup de mes chansons sont des chansons de femmes, et c’est amusant pour moi de les chanter en me mettant dans la peau d’une femme. C’est une chanson hors du temps, hors du sexe.

Justement, aimiez-vous toujours les interprétations qui ont été faites de vos chansons ?
Je suis tout à fait contre les arrangements. Ça vieillit, ça fait prendre des rides à une chanson. Jeanne Moreau ne chante jamais aussi bien que dans Le Tourbillon, avec les trois petites notes d’accompagnement. Une chanson, c’est trois fois rien. Il ne faut lui mettre rien du tout, et c’est par ce rien du tout qu’on arrive au tout.

C’est pourquoi vous avez choisi de n’être accompagné que par une guitare sur vos propres enregistrements ?
J’aime bien la fragilité, j’aime bien l’impression que ça va dérailler à tout moment. Je voulais garder cette fragilité, ne pas tomber dans le professionnalisme, dans la chanson bien établie.

CD : RezvaniLes Grains de beauté, intégrale vol. 1, Actes Sud.
Rezvani vient également de publier, chez Actes Sud, un recueil de nouvelles, Les Voluptés de la déveine.