Le Cactus de Sibérie d'Oxmo

Extérieur à toutes les petites intrigues du microcosme rap français, Oxmo Puccino poursuit son aventure créative, et sort un troisième album qui est à ranger au rayon des chefs d’oeuvres du genre, à côté de ses deux précédents. Sur ce Cactus de Sibérie profondément original, constitué de musiques légères et de mots inouïs, Oxmo Puccino touche à de nombreux thèmes, mais les aborde toujours avec une patte unique, démontrant une fois pour toutes que le hip hop à ce niveau d’excellence, est un art.

Qui s’y frotte s’y pique

Extérieur à toutes les petites intrigues du microcosme rap français, Oxmo Puccino poursuit son aventure créative, et sort un troisième album qui est à ranger au rayon des chefs d’oeuvres du genre, à côté de ses deux précédents. Sur ce Cactus de Sibérie profondément original, constitué de musiques légères et de mots inouïs, Oxmo Puccino touche à de nombreux thèmes, mais les aborde toujours avec une patte unique, démontrant une fois pour toutes que le hip hop à ce niveau d’excellence, est un art.

Pourquoi planter un cactus en Sibérie ?
Le cactus, c’est la chaleur, le désert, cette plante qu’on n’arrose pas, qui a l’air méchant, mais qui fait une fleur de temps en temps. Une plante solide, qui ne se fane pas. Et puis la Sibérie, c’est cet endroit où personne ne part en week-end, c’est signe de froid, de plaine, de lointain… Je suis d’origine Africaine et j’ai toujours vécu en France, alors cette plante qui vient des pays chauds et qui vit dans les pays froids, je m’en sens proche. C’est une métaphore sur l’adaptation.

Le deuxième album avait une couleur un peu sombre, et puis il y a eu un single carrément optimiste, Avoir des potes. Est-ce que cela t’a emmené vers une dimension plus lumineuse ?
C’est surtout mon premier album qu’on avait décrit comme sombre. J’avais réfléchi à la question, puis j’avais mis un point d’exclamation avec le deuxième, L’amour est mort, pour nettoyer les démons, pour en finir avec ça. Avoir des potes, ce n’était pas calculé, c’était un morceau fait avec un ami, qui m’avait appelé pour l’occasion. Aujourd’hui, comme la tendance actuelle est au hardcore, j’essaie d’arriver à contre courant avec un truc agréable, musicalement, presque amusant. Mais avec toujours le même fond.

En dehors des différents producteurs avec qui tu as travaillé cette fois-ci, et des quelques invités de ton entourage, on remarque surtout la présence, étonnante, de Kool Shen, de NTM !
J’avais déjà essayé de l’avoir sur mon deuxième album. Comme il n’a pas trop bien marché, je ne regrette pas d’avoir attendu! Je savais qu’il faisait peu de featurings et qu’il était concentré sur ses projets. Et puis, par la force des choses, on est entré en contact: il voulait que je participe à son propre projet, alors j’ai fait du chantage, et ça a marché! Je lui ai fait écouter les instrus que j’avais sélectionnés, et il est tombé sur Un flingue et des roses, que je comptais faire seul parce que c’est un morceau à concept. On va dire qu’on a deux univers qui, par la forme, ne vont pas dans la même direction, mais dans le fond, c’est pareil. Je lui ai donné le titre de la chanson, on ne s’est pas revu avant l’enregistrement, et quand il est venu au studio, on était plus que complémentaires.

Comment t’inscris-tu aujourd’hui dans le paysage rap français ?
Aujourd’hui, quand on te demande quel genre de musique tu fais, et que tu réponds “du rap”, c’est vite enfermé dans une image, les gens n’ont pas idée de ce que tu peux faire. Le mot rap est associé à une seule tendance. Or moi j’aspire à faire de la bonne musique, simplement, avec des textes à concepts. J’écoute du rap, mais aussi du jazz. Sur cet album, j’ai voulu faire quelque chose qui soit plus analogique que synthétique. C’est plus joué, et surtout plus composé. J’ai du mal à me définir face au paysage actuel, je le vois comme un courant dans lequel je ne me reconnais pas.

Ton flow, aujourd’hui, semble abouti. Est-ce que tu le travailles encore ?
Je n’ai pas de limite, je suis arrivé à faire ce que je veux de mon flow, à la fois rythmiquement et phonétiquement. Le choix des mots, le nombre de pieds, c’est des calculs que j’ai assimilés avec le temps. Je profite de cette liberté pour essayer de faire de la musique qui fasse plaisir, qui soit tranquille à écouter.

Ton écriture est impressionniste. On ne comprend pas tout de suite où tu veux nous emmener, on sort du récit descriptif, de l’action…
Quand j’écoute une musique, j’ai tout de suite des idées d’arrangements, des mélodies… Alors je colle dessus des mots, c’est pour ça que j’ai des facilités à faire des refrains. J’utilise beaucoup les images dans mon écriture, parce que ça capte l’attention de l’auditoire. Je partage une image avec lui, plutôt qu’une suite de mots. J’écris phrase par phrase. C’est comme si je parlais à quelqu’un: je lui expose quelque chose. Je converse avec la personne, c’est peut-être dur à suivre, mais c’est humain.

Après trois albums, comment envisages-tu la suite de ta carrière ?
Je pense à écrire, de toute façon. Et pour la musique, si jamais je quitte “l’industrie”, ce sera par l’Internet. Très simplement. Je suis déjà un gros utilisateur du net, c’est donc la suite logique. Je ferais des morceaux, que je vendrais ou offrirais sur la toile. Mais je réfléchis beaucoup à l’écriture. Je me suis déjà frotté à des formats plus longs que la chanson: j’ai travaillé sur un scénario de film, durant les deux ans où je n’ai pas fait de disque. Ça m’a donné une notion de l’écriture “de masse”: des centaines de pages à relire, à réécrire… Ensuite, quand tu reviens vers le refrain et les trois couplets, tu rigoles un peu! Depuis cette expérience, le long format me fait moins peur, en plus de ça, je suis un gros lecteur, je lis plus que je ne regarde la télé! J’aimerais aller vers les essais, ce qui serait la suite de mon rap, qui est déjà une analyse de la société à travers mes réflexions. Et puis j’aimerais faire des romans.

Tu parles peu de tes racines ?
On les retrouve dans mon travail, parce que j’ai été éduqué par mes parents, qui parlent avec moi ma langue natale, mais je garde ça comme un jardin secret. Je n’ai pas envie d’attrouper les Maliens autour de moi, ou d’exclure les gens qui ne le seraient pas, parce que je suis, moi, un Malien. Je fais la musique de façon universelle, et mes origines, je les garde pour moi. Ça se ressent dans mes principes, ma vision de choses, parce qu’elle vient de mon éducation. Quand on voit mes origines, on comprend peut-être mieux ma manière de penser, mes tabous, ou ce à quoi j’aspire. J’ai grandi à Paris. C’est sciemment que je n’ai jamais voulu faire de pléonasme, je ne veux pas être une icône, un symbole du Mali, je suis un simple rappeur.

Oxmo Puccino Le cactus de Sibérie (Delabel) 2004