Erik Marchand

Comptant parmi les plus belles voix de Bretagne, Erik Marchand a une certaine idée du chant de Bretagne. Plutôt que de l’envisager replié sur lui-même, il l’ouvre aux rencontres. Dans Pruna, sa nouvelle création, ses complices viennent de Bretagne mais aussi, surtout, de Roumanie, Moldavie, Serbie et Turquie.

Découvreur d’affinités

Comptant parmi les plus belles voix de Bretagne, Erik Marchand a une certaine idée du chant de Bretagne. Plutôt que de l’envisager replié sur lui-même, il l’ouvre aux rencontres. Dans Pruna, sa nouvelle création, ses complices viennent de Bretagne mais aussi, surtout, de Roumanie, Moldavie, Serbie et Turquie.

RFI: Pourquoi Pruna (la prune)? Est-ce parce qu’il y a là une musique porteuse de belles ivresses ?
Erik Marchand: En tout cas c’est une musique qui doit beaucoup à la prune, le fruit principal avec lequel dans tous les Balkans on crée l’alcool, baptisé sous différents noms selon les pays. Sauf en Turquie, où c’est plutôt l’alcool de vin anisé qui fait le raki, mais là, il y a quand même un truc faisant le lien, car en turc, on appelle la prune erik. Ce projet va du Finistère, où Erik, n’est qu’un être humain, jusqu’à la Turquie où «erik» est devenue une prune.

Vous êtes entourés par un groupe baptisé les Balkaniks réunissant une douzaine de musiciens issus de différentes contrées. Ce n’est pas trop compliqué de fédérer tout ce petit monde ?
Si, bien sûr. Il faut s’y prendre tôt à l’avance. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut faire en quelques semaines ou quelques mois. La première personne des Balkaniks avec qui j’ai travaillé, c’est Hasan Yarim-Dünia, le clarinettiste turc en compagnie duquel j’avais fait une création pour Les Arcs de Queven (56) il y a plus de dix ans, à laquelle participaient aussi Okay Temiz, Thierry Robin, Hameed Khan, des sonneurs bretons, Temo, le chanteur kurde. Je connaissais Hasan à travers un projet qu’il avait enregistré avec Okay, Fiz Fiz Tsigane. Puis, de loin en loin, on a continué à collaborer et nous sommes devenus d’assez bons amis.

Quel a été l’élément déclencheur qui vous a donné l’idée de Pruna ?
Je ne sais pas si cela vient de là, mais en tout cas c’est peut-être de là que c’est né dans ma tête: il y a actuellement à Bucarest, depuis un an, un an et demi, une forme de musique de variété balkanique qui s’appelle les «manele». Ce sont en fait des chanteurs tsiganes faisant de la variété dans l’ouest de la Roumanie (une variété, dans cette région, très influencée par la musique serbe, autant que la variété française est influencée par la variété anglo-saxonne) qui sont allés à Bucarest pour faire carrière. Ils y ont rencontré la vieille musique «lautaresc», jouée par les tsiganes dans les cabarets et, de par le fait qu’ils étaient déjà habitués à la musique serbe (qui curieusement, bien qu’elle soit plus occidentale géographiquement, est plus orientale dans son esthétique), ont introduit des éléments de la musique de variété turque. Dans les boîtes branchées de Bucarest aujourd’hui, en utilisant des effets «ultra-occidentaux», parfois avec bonheur, d’autres fois avec beaucoup moins de subtilité, on joue cette musique serbe revue et corrigée par les chanteurs tsiganes du Banat (dans l’Ouest de la Roumanie, à la frontière serbe), réorchestrés par les musiques tsiganes de la région de Bucarest, avec cette volonté presque politique de montrer que cette partie de l’Europe est quand même orientale et que la musique d’Istanbul fait partie aussi de la musique européenne, qu’on a envie d’avoir des samples de clarinette ou de violon orientaux que l’on va saupoudrer un peu comme des épices. Curieusement, j’utilise les mêmes ingrédients, mais avec des vrais musiciens, et évidemment, sans faire des abus de réverbe.

Chacun de vos projets de tissages musicaux est précédé en amont par un important travail de collectage...
J’essaie simplement de me cultiver sur les différentes formes musicales avec lesquelles je travaille. La musique serbe, je la connais depuis très longtemps, puisque je voyage en Serbie depuis 1980, l’époque où la Roumanie, vers laquelle je suis beaucoup allé après la révolution roumaine, ne souhaitait pas vraiment recevoir des étrangers qu’on ne pouvait pas canaliser vers les stations de ski ou en bord de mer. Donc la musique yougoslave, c’est pour moi une musique assez constitutive, certes pas autant que la musique bretonne que j’ai commencée en 1974. Mais ça m’a marqué très tôt, y compris dans mon esthétique musicale. La musique turque est une des branches de la musique orientale que j’ai découvert à travers mon travail avec Thierry et Hameed.

Peut-on parler de folklore imaginaire à propos du vocabulaire musical que vous inventez en rapprochant différentes traditions populaires ?
Quand on parle de folklore, on se réfère à des choses historiquement inscrites dans une connaissance populaire. Là, on est dans un monde créatif possible fondamentalement moderne, une espèce de réinvention d’une musique européenne complètement fantasmée qui aurait pu exister.

Est-ce aussi une manière d’être militant de la celtitude que d’amener le chant breton jusqu’à des musiciens, des styles musicaux des Balkans ?
J’appartiens certes à l’ethnie celtique, mais je ne suis militant d’aucune identité, quelle qu’elle soit. Je suis simplement convaincu que le fait d’avoir une culture prégnante qui te crée des envies, est évidemment un passage, un média vers celle des autres. Si je devais avoir un quelconque militantisme, il ne serait pas celtique, il serait un militantisme pour les cultures populaires qui ont une force à partager entre elles et avec le public, que le public soit de leur village ou soit des centaines de milliers de villages ailleurs.

Erik Marchand et Les Balkaniks Pruna (Le Chant du Monde – Harmonia Mundi) 2004.