Un trio inédit, Toto Lokua Bona

Cela aurait pu rester une jam session parmi tant d'autres, une pause ludique sans suite dans la carrière des trois artistes. Mais voilà, ces trois-là sont exceptionnellement talentueux et une rencontre entre le Congolais Lokua Kanza, le Camerounais Richard Bona et l'Antillais-parisien Gérald Toto transforme le coup d'essai du label No Format en coup de maître. Chacun s'est mis à nu, et de cette osmose est née une musique hors du temps, un son novateur et frais.

Loin des clichés et des étiquettes, carcans tantôt pesants ou tantôt rassurants pour les artistes, producteurs, médias et autres professionnels de la profession, il était une fois un producteur qui proposait un label hors des frontières. Le concept et le nom seraient No Format, avec le soutien du géant Universal. Pas de formatage, pas de présupposés : juste un carré de liberté où même les pochettes sont en forme de tableaux impressionnistes, et où chaque tache de couleurs de l'œuvre finit par former le cadre.

Selon ce jeune producteur, Laurent Bizot, un même label peut ainsi accueillir les élucubrations swing de Nicola Repac, multiinstrumentiste et collaborateur d'Arthur H, autant que les travaux sonores de Marcel Kanche et Akosh S, ou encore la sublime rencontre entre Lokua, Bona et Toto. Certes, ces trois-là ne sont pas inconnus et ont l'habitude de croiser leurs talents avec de nombreux artistes, en studio ou sur scène. Réunis en trio, nos compères se laissent aller, lâchent prise et se déshabillent peu à peu. On y surprend des jeux de voix a cappella, des harmonies enfantines des îles ou d'Afrique avec des arrangements minimalistes. Au travers de ces chansons à géométrie variable, les mélodies entremêlées oscillent entre douceur et ballade ludique. Le résultat sent la vraie partie de plaisir. Rencontre avec un trio où les douces voix presque fragiles de ces colosses de la musique parlent les unes pour les autres... à l'unisson.

 Au départ de ce projet No Format, sans cadre, aviez-vous tout de même une direction, des envies, des idées ?
Lokua : En partant au studio, on n'avait pas de recette, car Toto et Richard sont des artistes qui fonctionnent sans recette...
Bona : Nous n'avions pas non plus une démarche militante contre le formatage à tout prix, pas une démarche radicale qui voudrait révolutionner ou changer la façon de faire de la musique car nous fonctionnons toujours avec une certaine liberté. Ce No Format, c'est plutôt envie de jouer, de s'amuser et d'apprendre les uns des autres, avec spontanéité.
Toto : C'est juste une posture, une liberté, une rencontre entre artistes qui s'apprécient. On essaie de creuser un sillon poétique, une alternative pour parler de l'amour, du bonheur ou des épreuves de la vie. Nous voulions surtout nous rapprocher d'un instrument essentiel : la voix, langue du cœur et d'émotion. On est parfois sorti de la structure de la chanson pour que la voix puisse mieux s'exprimer.

Vos voix s'expriment "en yaourt", est-ce difficile de s'autoriser ce langage enfantin, de ne pas chercher à donner un sens, à travers des mots ?
Toto : C'est une expression intuitive. Il faut apprendre la musique comme on apprend à marcher, avec un geste spontané. On commence par baragouiner comme un enfant de deux ans qui ne parle pas, mais qui sait se faire comprendre. Il s'agissait de se laisser aller hors du carcan rassurant du mot pour libérer l'émotion du moment... et la partager.
Bona : En tant que bassiste, j'essaie d'avoir l'approche musicale d'un enfant. Quand j'étais petit, je jouais de n'importe quel instrument facilement. Aujourd'hui, je suis devenu un peu impatient, je cherche tout de suite le do majeur ou le sol mineur. Avec No Format, je suis retourné en arrière, j'ai joué du saxo, de la trompette et même du bouzouki facilement car je suis revenu à une méthode très simple, pas à pas, comme un gamin.
Lokua : Parfois, on rencontre des collaborateurs qui sans le dire attendent que l'album sonne comme ci ou comme cela. Mais par définition, l'Art, c'est l'inconnu. On ne sait pas ce qui va plaire, donc autant faire ce que l'on aime. On a fait à trois ce que l'on fait parfois seul à la maison ou sous la douche.

Lorsque vous abordez une telle rencontre, dans quel état vous trouvez-vous ?
Lokua : J'ai fait beaucoup de collaborations artistiques, mais là c'était particulier. Lorsque tu joue sur l'album d'autres, tu sais un peu ce qui t'attend. Là, j'avais une certaine appréhension, une certaine peur. Dans une rencontre, tout peut arriver, avec toute l'émotion que cela porte. Arrivé au studio, la magie a opéré. Chacun a apporté des maquettes, certaines ont été écartées d'autres non. Je vois ça comme un plat fait par trois cuisiniers : un peu d'ail, de sel, de piment, de couleur… Le résultat est un petit gâteau mignon sans prétention.
Bona : Moi quand je pars jouer : je suis prêt, ready ! (rires) Je comprends la peur qu'exprime Lokua... On joue tous souvent avec d'autres artistes, mais il est vrai que sur un tel projet, on appréhendait plus le mariage des sonorités. Finalement, on s'est bien amusé.
Toto : Lorsque je travaille avec un artistes comme Faudel ou Marcel Kanche, j'ai un vrai plaisir à épanouir la personne, à "réaliser" son album. On dédramatise les rencontres et on peut retrouver une certaine humilité, une bouffé d'air par rapport à des projets solos où il faut assumer son désir, se mettre en avant, raconter son histoire, etc. C'est un grand plaisir aussi.

Quels sont vos prochains projets, seront-ils un peu No Format ?
Lokua : Hier matin, nous étions en studio à 8 heures avec Richard pour travailler sur mon prochain album qui sortira en janvier... et Richard a joué de très belle choses, en s'investissant comme d'habitude... La seule chose que je puisse dire de mon prochain album, c'est qu'il sera plus francophone dans les textes (rires)...
Toto : Je travaille également sur mon second album, avec le même état d'esprit que sur cet album : comme un geste spontané, suivi par le même producteur Laurent Bizot.
Bona : Moi je réalise tous les jours mon rêve, je joue, je voyage, je tourne en liberté c'est magique… (rires). Je suis actuellement en tournée !

Gérald Toto Richard Bona Lokua Kanza (No format/Universal) 2004