ETIENNE RODA-GIL DISPARAÎT

Auteur de dizaines de grands tubes de la chanson française depuis 1968, Etienne Roda-Gil a succombé à une congestion cérébrale à l’âge de soixante-deux ans, au terme d’une carrière unique par son éclectisme, son efficacité commerciale et son audace.

Le fantasque et le commercial

Auteur de dizaines de grands tubes de la chanson française depuis 1968, Etienne Roda-Gil a succombé à une congestion cérébrale à l’âge de soixante-deux ans, au terme d’une carrière unique par son éclectisme, son efficacité commerciale et son audace.

Il n’arrive pas souvent que l’Etat, par la voix de son chef, parle de génie. Mardi après-midi, lorsque la nouvelle de la mort d’Etienne Roda-Gil a été rendue publique, Jacques Chirac a regretté la disparition d’un "parolier de génie". Les radios et télévisions, puis la presse ce matin, ont à leur tour évoqué les dizaines de tubes venus sous la plume d’un auteur d’exception, sa longue amitié avec Julien Clerc, ses collaborations d’un éclectisme unique.

Et tout le monde revient sur un après-midi de 1967, dans un bistrot de la place de la Sorbonne, L’Ecritoire, où un jeune homme chevelu avait lancé à la cantonade: "Qui veut m’écrire des chansons?" Celui qui avait répondu était visiteur médical et n’avait jamais songé au show business, même s’il avait la passion des poètes et de la poésie. Quelques mois plus tard, en mai 1968, la première collaboration de Julien Clerc et Etienne Roda-Gil paraissait en 45-tours: La Cavalerie.

A posteriori, on peut toujours expliquer une vie d’homme. Mais rien n’entraînait a priori Roda-Gil vers la chanson. Né en 1941 à Montauban, dans une famille de réfugiés républicains espagnols, il allait être élevé entre l’engagement "rouge" de son père ouvrier (qui allait mourir d’un cancer au poumon après avoir peint des voitures pendant dix ans sans aucune protection respiratoire) et l’amour de sa mère pour le tango. On pourrait résumer: la révolte et la romance. Mais le désir d’Etienne Roda-Gil était de devenir professeur, ce pour quoi il marquait quelques prédispositions: l’enfant d’immigrés élevé en catalan allait passer son bac au lycée Henri-IV à Paris.

C’était sans compter sur la guerre d’Algérie: en âge d’être appelé sous les drapeaux, il ne peut bénéficier d’un sursis à l’incorporation parce qu’il n’a pas la nationalité française. Il quitte la France pour la Grande-Bretagne, le temps que la guerre s’apaise - il ne peut plus espérer devenir fonctionnaire de l’Education. A Londres, il découvre le rock, une certaine contre-culture et un gauchisme qui fait écho aux souvenirs de son père. De retour à Paris, il se contente de boulots alimentaires en rêvant de poésie - jusqu’à ce qu’il rencontre Julien Clerc. Avec lui, la collaboration est fructueuse dès le départ, et va donner naissance à des kyrielles de tubes: La Californie, Ce n’est rien, Si on chantait, Le Patineur, This Melody, Elle voulait qu’on l’appelle Venise, Ça fait pleurer le bon Dieu, Utile...

Mais leur collaboration est loin d’être exclusive. Très vite, Roda-Gil est devenu une des plumes les plus demandées de la chanson française. son palmarès de succès est impressionnant: Le Lac Majeur (1972) pour Mort Shuman, Magnolias for Ever (1977) et Alexandrie Alexandra (1978) pour Claude François, La Demoiselle (1977) et Le Seigneur des Baux (1979) pour Angelo Branduardi, Sincérité (1983) pour Richard Cocciante, Joe le Taxi, Marilyn et John et Maxou (1987) pour Vanessa Paradis, l’album Mirador (1989) pour Johnny Hallyday, des chansons encore pour Juliette Gréco, Julio Iglesias, Barbara, Christophe, France Gall, Nicoletta, Alain Chamfort, Catherine Lara, Gérard Lenormand, Françoise Hardy, Louis Bertignac, et même des chansons écrites en espagnol pour un disque de Kassav’ enregistré à Cuba...

Personnage haut en couleurs, il est le seul parolier dont le nom et même le visage deviennent célèbres sans qu’il monte jamais sur scène. Sa haute taille, sa tignasse blanche, ses cigarettes qu’il fume sans discontinuer, ses grandes phrases tranchantes jetées avec une emphase de prince guerrier, rien chez lui ne laisse indifférent. Etienne Roda-Gil ose ce que personne n’a osé encore en France: triompher par les méthodes les plus ouvertement commerciales de la variété tout en confessant avec force des idées souvent à la gauche de la gauche. En 1979, il monte une comédie musicale, avec Julien Clerc notamment, 36 Front populaire. Il entreprend, au départ pour le Bicentenaire de la Révolution française, d’écrire un gigantesque opéra-rock sur 1789 avec Roger Waters, l’ancien leader de Pink Floyd. L’idée ne sera jamais abandonnée officiellement, et les deux hommes y travailleront une douzaine d’années. Ces derniers temps, il travaillait à une comédie musicale sur Che Guevera.

A partir de 1981, il publie de loin en loin des romans en bonne partie autobiographiques, partagés entre l’observation acide de son époque, le romantisme d’extrême gauche et la mémoire blessée des Espagnols du camp républicain. C’est avec son quatrième roman, Terminé, qu’il obtient une reconnaissance enflammée de la critique. Il est vrai que son livre, en 2000, a de quoi toucher: il raconte la mort de Nadine, son épouse, dix ans plus tôt, et fait le tableau cruel d’une certaine gauche parisienne, attachée à ses principes autant qu’à sa fortune.

Peu à peu, le parolier prend l’habitude de dire non, se rend injoignable alors qu’il habite en plein Paris, livre ses chansons avec des retards phénoménaux: Roda-Gil est considéré par le métier comme le plus sûr artisan du succès et peut se permettre de choisir lui-même pour qui il travaillera. Et il est vrai qu’il connaît peu d’échecs commerciaux, malgré des créations parfois fantasques, hors de toute norme courante. Mais il sait toucher le public, tantôt par l’extrême simplicité ("Joe le taxi/Y va pas partout,/Y marche pas au soda/Son saxo jaune/Connaît toutes les rues par cœur"), tantôt par des sophistications inattendues ("Elle voulait/Que je l'appelle Venise/Vous me voyez,/Maillot rayé, la voix soumise/En gondolier"). Et le résultat est là: jamais peut-être la mort d’un parolier n’aura autant touché les Français.