France Rock : Le grand métissage

1986, les radios diffusent la version rock-raï de Douce France de Carte de Séjour. L’époque change, le "rock français" aussi. Radios libres, labels indépendants, enfants de l’immigration, changement politique, sont quelques uns des facteurs qui favorisentunrapprochement des artistes et desgenres dans les années 1980. En contrepoint, Rachid Taha, chanteur de Carte de Séjour à l'époque, donne sa définition du métissage.

Années 80, le 'rock métis' prend racines

1986, les radios diffusent la version rock-raï de Douce France de Carte de Séjour. L’époque change, le "rock français" aussi. Radios libres, labels indépendants, enfants de l’immigration, changement politique, sont quelques uns des facteurs qui favorisentunrapprochement des artistes et desgenres dans les années 1980. En contrepoint, Rachid Taha, chanteur de Carte de Séjour à l'époque, donne sa définition du métissage.

"Aucun océan ne nous sépare", affirme le magazine des nouvelles cultures, Actuel. Le message est amplifié et mis en musique par une des premières radio libre, Radio Nova, liée à Actuel. Il exprime la fin des ghettos au profit de la "sono mondiale", le mix des sons "chauds" et "froids", l'ouverture aux sons expérimentaux comme aux musiques du monde entier. Parallèlement, une nouvelle forme de militantisme apparaît, mené par une génération d'autodidactes nourris de culture underground qui s'organisent en associations et mènent une lutte acharnée pour convaincre les appareils politiques des aspirations d'une génération, affirmant qu'un disque a parfois le pouvoir de sauver une vie. A la télévision, le rock s'impose avec des émissions mythiques comme Hot Tension, puis les Enfants du Rock. Les enfants de l’immigration, eux, revendiquent fièrement leur identité multiculturelle et cherchent à l’exprimer. Sydney devient le premier animateur français noir, d’abord à Radio 7 en 1982 puis sur la chaîne de télévision TF1 en 1984, avec une émission pionnière, Hip Hop. La même année, l’association S.O.S Racisme lance le slogan "Touche pas à mon pote", qui devient le titre d’une chanson de Bashung. Jack Lang, au Ministère de la culture à partir de 1981, bientôt surnommé "ministère du rock", saura leur répondre avec une politique de décentralisation et d'ouverture aux "cultures jeunes" en lançant la création et l'équipement de lieux d'expression, en aidant le financement de festivals. Une multitude labels indépendants se créent, New Rose, Bondage, Gougnaf Mouvement, Boucherie Productions, Les disques du soleil et de l’acier etc .

C'est dans ce contexte favorable à l'innovation et à la créativité tout azimuts, que certains de nos rockers nationaux, enfants de l'immigration ou exilés volontaires, redécouvrent leurs racines arabes, hispaniques, africaines, gitanes. Rachid Taha et son groupe Carte de Séjour lancent le rock-raï en 1982 avec leur premier disque, Halouf Nar sur le label Mosquito. Peu de temps après, ils s'approprient un standard de la chanson patrimoniale, Douce France de Charles Trénet, pour en faire le tube ironique de l'intégration. La mouvance espagnole s’installe dans le paysage musical français avec le flamenco-rock de Ricky Amigos, le garage western des franco-chiliens Corazon Rebelde, les Chihuahua de Napo Romero et, surtout, avec la Mano Negra, qui fusionne punk-rock façon Clash, rap, raï, espagnolades, en un genre nouveau : la Patchanka (nom de leur premier album, 1988, Boucherie Productions). De leur côté, les Négresses Vertes font le tour de la Méditerranée, mêlent cuivres ska, accordéon java, raï et flamenco, folk urbain et danse du ventre. Zobi la Mouche (1989, Off The Track) devient un tube. A Montpellier, le catalan Pascal Comelade, outre ses propres productions, prête la main aux groupes rock du cru, OTH, Les Vierges, Général Alcazar etc.

"Le rock carré qui tourne en rond" a donc vécu, toutes les formes d'hybridation sont possibles: La Souris Déglinguée, menée par son leader eurasien Taï Luc, ne tarde pas à mettre de l’acid jazz et du reggae dans son punk; Théo Hakola, l'Américain passionné par la guerre d'Espagne, anime avec ses musiciens français Orchestre Rouge (en photo), emblème du rock engagé contre le racisme ou les violences policières; Kas Product, avec la voix de l'Américaine Mona Soyoc et les sons machiniques de Spatz le Nancéen, forme le duo pionnier de l'"électro-clash" actuel. Baroudeuse de la scène cold wave new-yorkaise et défricheuse de la sono mondiale, Lizzy Mercier Descloux enregistre Mambau Nassau dans les Caraïbes et, en Afrique du Sud, Mais où sont passées les gazelles… Sans égards pour les frontières géographiques ou stylistiques, le label belge Crammed mélange artistes rock, électros, musiques du monde, préfigurant les tendances qui vont se développer durant les décennies suivantes: Aksak Maboul et ses folklores imaginaires, Minimal Compact formé de musiciens israéliens en exil, Hermine, chanteuse française de Londres, Band Apart, des Marseillais de New York etc.

Finalement, c’est ce "rock français"-là qui s’exporte le mieux : la Mano Negra puis Mano Chao en solo, les Négresses Vertes, Rachid Taha et d’autres tournent dans le monde entier. Ce métissage, ou ce 'grand mix', commencé dans les années 1980 continue aujourd’hui, enrichi par l’apport des nouvelles générations du rap, du ragga, du dub...

Anaïs Prosaïc

Interview de Rachid Taha : 

L'ancien membre fondateur et chanteur de Carte de Séjour reprend en 2004, sur son nouvel album solo Tékitoi?, le fameux titre des Clash, Rock the casbah, transformé en… Rock el casbah. Contrepoint sur le 'rock métis' :

Vous reprenez Rock the Casbah des Clash sur votre dernier album. Peut-on dire que le rock métis est né en France avec Carte de Séjour?Je ne crois pas. Le rock métis ne veut rien dire pour moi, parce qu’il est métis dès le départ. Il n’y a qu’à écouter Chuck Berry ou Bo Diddley. A l’époque de Made in Médina, j’avais établi une comparaison. J’étais revenu du Bénin en disant que le métissage n’existait que par son déplacement. Bo Diddley, s’il avait été au Maroc, aurait fait de la musique gnawa. Métis est un pléonasme pour moi, et Carte de Séjour n’a rien inventé.

Vous sentiez-vous seul, à l’époque? Etait-ce facile de faire ce genre de musique?Rien n’est facile en France. Ce n’est pas simple de faire un film, de faire un disque, un tableau. L’art a toujours été difficile. Mais ce n’est pas plus difficile en France qu’ailleurs. En réalité, je pense que c’est dans la difficulté que l’on crée. A l’époque, nous ne nous sentions pas vraiment seul, on faisait partie d’un mouvement, celui du rock français du début des années 80. Vous savez, quand on commence, on essuie les plâtres. Mais Carte de Séjour a influencé pas mal de groupes français et anglais. Le résultat est là.

Propos recueillis par Pierre René Worms

bibliographie :Rock métis en France, de Paul Moreira. éd.Souffles, 1987