Tiken Jah Fakoly

Récompensé par une Victoire de la musique en 2003 pour l’album Françafrique, Tiken Jah Fakoly est retourné à Kingston pour y enregistrer en grande partie son nouveau disque. Avec Coup de Gueule, le reggaeman ivoirien exilé au Mali affiche une fois encore sa volonté de réveiller les consciences.

Coup de gueule

Récompensé par une Victoire de la musique en 2003 pour l’album Françafrique, Tiken Jah Fakoly est retourné à Kingston pour y enregistrer en grande partie son nouveau disque. Avec Coup de Gueule, le reggaeman ivoirien exilé au Mali affiche une fois encore sa volonté de réveiller les consciences.

Dans le stade Modibo Keïta de Bamako, ils étaient près de 20.000 à s’être déplacés samedi 2 octobre pour découvrir les nouvelles chansons de Tiken Jah Fakoly. Le chanteur ivoirien avait secrètement caressé l’espoir d’aller lancer son album Coup de gueule dans son pays, il avait même imaginé louer un petit avion pour faire l’aller retour dans la journée entre la capitale malienne et Abidjan, mais à regret, il a du se résoudre à abandonner le projet, trop risqué pour sa sécurité et celle de son public."On nous a fait savoir que certains ne voyaient pas ma venue d’un bon oeil, et que ça risquait de mal se passer", tient-il à préciser. Depuis deux ans, il vit en exil au Mali. "Pour rester en Côte d’Ivoire, il aurait fallu que je ferme ma bouche. Et comme j’en suis incapable, j’ai préféré m’éloigner", explique Tiken. "Ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui connaissent mes prises de positions, mes convictions. Quand ils étaient dans l’opposition, on n’a pas collaboré mais on s’estimait mutuellement. Ils savent qu’ils ne peuvent pas me récupérer, et je me doutais que donc, ils chercheraient à m’éliminer".

Pourtant, bien que la crise politique ait eu raison de l’unité du pays en 2002, l’artiste se souvient avoir reçu des coups de téléphones d’hommes politiques de chaque camp qui tenaient à le féliciter au lendemain de la cérémonie des Victoires de la musique. De cette récompense obtenue l’an dernier avec l’album Françafrique, il avoue être fier: "Quand je me regarde dans un miroir, je me dis: “petit, c’est bien, continue”. Mais ça n’a pas changé pas ma démarche ni mon comportement avec qui que ce soit. Ce n’est qu’une étape dans ma carrière. C’est à partir de ce moment que le plus difficile commence. Je dois travailler encore plus dur parce que je dois me maintenir à ce niveau. Lors des prochaines Victoires de la musique, par exemple, il faut que je sois parmi ceux qui sont nommés".

Pour relever le challenge qu’il s’est fixé, Tiken ne s’est pas précipité en choisissant la facilité, il s’est laissé du temps pour trouver de nouvelles idées, tant pour ses compositions que pour ses textes. "Notre grand souci, c’était de faire écouter quelque chose de différent. Françafrique a été apprécié, mais on ne voulait pas en faire une photocopie", reconnaît le chanteur. Pendant huit mois, il a soigneusement affiné ses chansons avant de s’envoler pour la Jamaïque afin de conserver ce son afro-jamaïcain qu’il affectionne. À Kingston, il est retourné au studio Tuff Gong que possède la famille Marley. Confiant à nouveau la réalisation à l’ex-Wailers Tyrone Downie, il s’est également entouré de musiciens auxquels il avait déjà fait appel, à l’image du batteur Sly Dunbar et du bassiste Robbie Shakespeare qui forment l’un des duos les plus célèbres du reggae. "Pour Françafrique, j’étais arrivé avec les maquettes et j’avais tout imposé, se souvient-il. Cette fois-ci, je me suis dit qu’il fallait que je les laisse un peu s’exprimer. Ils ont joué à leur manière, et si ça me plaisait, on gardait".

Au final, Coup de Gueule ne ressemble effectivement pas à son prédécesseur. Musicalement, Tiken a pris d’autres options qui donnent d’autres couleurs, moins vives. Les choeurs féminins, récurrents depuis Mangercratie, ont disparu; les instruments ne dégagent plus la même impression de puissance. Sur certains morceaux, comme Plus rien ne m’étonne ou Tonton d’América, sa voix semble fatiguée, sans aucune énergie. "Il y a des mélodies qui exigent que ce soit chanté de cette manière", se défend l’artiste.

Impliqué depuis quelques années dans le combat pour l’annulation de la dette africaine, invité en 2003 au Sommet pour un autre monde dans le cadre des manifestations anti-G8 qui se sont tenues en Suisse, il s’est rapproché du mouvement altermondialiste et tire de cette expérience des idées qui lui ont permis d’étendre sa réflexion à l’échelle de la planète. Car sur ce nouvel album, Tiken a voulu sortir du carcan africain et s’ouvrir davantage sur le monde. Mais la réussite de sa démarche ne se mesure pas à l’aune de ses textes dénonçant trop naïvement le néocolonialisme économique américain ou le troc géopolitique auquel se livrent les grandes puissances. Cette nouvelle dimension à laquelle il aspire, elle se dessine ailleurs, à travers les collaborations que lui ont proposées entre autres Bernard Lavilliers, Zebda, Amadou et Mariam ou encore Steel Pulse. Des rencontres qui laissent à penser que le reggaeman ivoirien a le potentiel nécessaire pour se diversifier et porter, toujours plus loin, le message qui lui tient à coeur.

Tiken Jah Fakoly Coup de gueule (Barclay) 2004