Bernard Lavilliers

Carnets de bord, le nouvel album de Bernard Lavilliers, est le résultat d'un parcours sur les chemins de traverse. Un voyage bien sûr vers les autres, avec cette formidable soif de rencontres, toujours intacte, mais l'aventure est aussi musicale, animée par une intense quête d'authenticité.

Carnet de bord

Carnets de bord, le nouvel album de Bernard Lavilliers, est le résultat d'un parcours sur les chemins de traverse. Un voyage bien sûr vers les autres, avec cette formidable soif de rencontres, toujours intacte, mais l'aventure est aussi musicale, animée par une intense quête d'authenticité.

Après plus de trente-cinq ans de carrière, Bernard Lavilliers l'avoue humblement : "Je me suis demandé pour ce nouvel album si je n'avais pas déjà tout dit, si je n'allais pas me répéter." Pas facile de se renouveler sans trahir son public et sa personnalité. Mais Bernard Lavilliers, toujours passionné de musique, trouve comment relever le défi : plutôt que de s'éparpiller dans la diversification et la surproduction, il fera le voyage inverse : revenir à l'essentiel, à la musique, au plaisir de la jouer. Puis, en véritable alchimiste, il cherchera à saisir cette émotion pour la transmettre au plus juste.

L'album s'ouvre donc naturellement par le titre Voyageur. Bel exemple des péripéties rencontrées sur la route : "Voyageur, j'ai changé tout le texte une heure avant d'enregistrer en studio, à New York." Un travail d'ajustement qui lui coûte cher - il est producteur de son album - mais qu'il refuse de négliger, quitte à refaire plusieurs chansons : "Etat des lieux, je l'ai fait à Paris, c'était raté : trop rapide, trop jazz-rock. Mais lorsque je suis allé enregistrer le duo reggae avec Tiken Jah Fakoly, j'ai eu l'idée de transformer Etat des lieux en reggae, et je me suis rendu compte que la mélodie et le texte passaient beaucoup mieux !" Une révélation qui n'en est pas vraiment une - ce genre musical et les studios jamaïcains Tuff Gong sont familiers à Bernard Lavilliers - mais qui s'inscrit ici dans un processus d'évolution personnelle : "Là je chante plus cool, j'emploie ma voix autrement, avec moins d'agressivité, j'ai adopté une forme de distance, d'humour sur pas mal de chansons. Je dis les choses tranquillement, même des horreurs comme Etat des lieux. Ce texte, si je l'avais braillé sur du hard-rock, ça aurait été trop. Quand j'avais 20 ans, je pouvais le faire, c'était la sainte colère... il fallait des grosses guitares de rock. Mais on peut avoir la même colère et dire des choses très profondes sans élever le ton sur du reggae, qui est une musique très sensuelle. C'est un peu un album comme ça."

Les textes et la voix se sont donc pliés aux exigences du "ressenti", de l'instinctif. Ainsi délesté des bagages de stratégies, Bernard Lavilliers s'est concentré sur les musiques : "J'ai voulu que ce disque soit comme si je jouais de la guitare pour vous. Aucun trafic, très peu de réverbe. Des sons très acoustiques. Pour les percussions, Mino Cinelu joue là, à côté de vous, on entend ses doigts traîner dessus... On a mis plein de micros différents autour de la guitare pour qu'on entende tout ! On a eu de très bons ingénieurs du son, dont Neil Dorfsman à New York qui a travaillé avec Björk, Sting, Dylan... Ils ont pris le son avec cette précision qu'on exige dans le jazz. Je voulais essayer de restituer cette intimité."

Les invités de l'album seront aussi croisés sur la route : il rencontre Tiken Jah Fakoly dans les studios jamaïcains, les Femmouzes T à Toulouse et approche Cesaria Evora avec une spontanéité juvénile : "J'aime tellement cette femme que j'ai écrit une chanson sur sa voix. Je suis allée la voir en concert et je lui ai offert." Cesaria apprécie la chanson mais refuse de s'auto-célébrer. "Alors on a fait un duo dans lequel elle dit pour qui elle chante et pour quoi elle monte sur scène, et moi, je l'admire le reste du temps !" Le baroudeur est fasciné par la sensibilité et la simplicité de la chanteuse capverdienne. "Cesaria, c'est un peu le phénomène de "la Piaf" qui chantait des choses du peuple et qui bouleversait tout le monde. Cette brisure, c'est redoutable !" Il se réjouit de ses concerts, "comme à la maison".

Il ne fait aucun doute que pour Bernard Lavilliers, l'artiste doit se concentrer sur la vie plutôt que sur le paraître. Et s'il se souvient avec émotion des concerts de Vinicius de Moraes qui chantait avec son verre de whisky et sa nappe à carreaux, il apprécie aussi "des groupes comme Tryo, Les Hurlements de Léo, les Têtes Raides : il y a un côté Savary, on peut y trouver à la fois du reggae, de la salsa mélangés avec du rock et de la valse musette...!" C'est aussi pour retrouver ce contact direct et sans artifice avec le public que Bernard Lavilliers et Mino Cinelu ont passé l'été sur les routes, "comme il y a trente ans, quand on jouait dans des MJC sans nom, dans des banlieues improbables. On avait un vieux Break 504 diesel et on dormait dans la voiture. On est encore capables de faire ça et on s'en fiche qu'il n'y ait pas une bonne sono !"

Le baroudeur renoue avec ses racines. Le chemin de ce voyage-là, l'ancien ouvrier stéphanois s'attache à le parcourir régulièrement : "Oui, je chante encore souvent dans les usines, quand des mecs se font délocaliser et qu'ils font des piquets de grève. Et je le fais parce que ça leur donne le moral." L'engagement a toujours fait partie de la vie de Bernard Lavilliers. Ses préoccupations vont traditionnellement vers les plus démunis – notamment les sans-papiers (Question de peau) et l'avenir que l'Europe leur réserve - mais aujourd'hui, elles sont aussi écologiques (Etat des lieux). La révolte gronde alors au sujet des "cadors qui refusent de signer les accords de Kyoto et dirigent le monde en pensant "après moi, le déluge !". Mais la sagesse tempère aussitôt et met en garde contre les amalgames qui suscitent haines et incompréhensions. La mesure et l'équilibre semblent bien avoir été conquises au cours de cet audacieux voyage intérieur. Finalement, la quête artistique trouve sa formulation : "Si il y a des tonnes d'écho italien, de nappes de cordes... ça va. Mais s'il n'y a presque rien et que ce rien soit tout, là, ça devient intéressant." Mission accomplie.

Bernard Lavilliers Carnets de bord (Barclay/Universal) 2004