Nèg Maron, un film de chanteurs

Admiral T, Jocelyne Beroard, Stomy Bugsy, D. Daly : dans Nèg Maron, les rôles principaux ont été attribués à des chanteurs. Une distribution d'autant plus inattendue que le film de Jean-Claude Flamand Barny n'a rien de musical mais propose un point de vue singulier sur la vie aux Antilles à travers l'histoire de deux jeunes délinquants pris dans un engrenage fatal, reflet d'une jeunesse désenchantée et livrée à elle-même.

Une autre vision des Antilles

Admiral T, Jocelyne Beroard, Stomy Bugsy, D. Daly : dans Nèg Maron, les rôles principaux ont été attribués à des chanteurs. Une distribution d'autant plus inattendue que le film de Jean-Claude Flamand Barny n'a rien de musical mais propose un point de vue singulier sur la vie aux Antilles à travers l'histoire de deux jeunes délinquants pris dans un engrenage fatal, reflet d'une jeunesse désenchantée et livrée à elle-même.

 

 Tout commence en 1998 lorsque D. Daly, jeune pousse prometteuse du reggae antillais qui vient alors de terminer son premier album, rencontre Jean-Claude Flamand pour que celui-ci réalise son clip. Flamand, qui travaillait sur le script de Nèg Maron, lui propose immédiatement le rôle de Silex. "J’ai baissé les yeux, j’ai pensé au personnage et puis j’ai relevé la tête, et il était là, devant moi", rapporte le réalisateur. Le montage financier du film n'est pas encore bouclé, cela va même nécessiter plusieurs années pendant lesquelles D. Daly est "resté là, fidèle, investi, avec le désir intact d’incarner Silex".

 C’est par D. Daly que le cinéaste a ensuite rencontré Admiral T, étoile montante du son en Guadeloupe. Josua, son personnage, est à la dérive, à la différence de Silex, à la fois buté et sensible, immature et fonceur. Le meurtre du béké – le nom donné aux Blancs des Antilles descendants des colons – qu'ils n'ont pas commis, et qui fait figure de point de départ de l'intrigue policière, fait plonger Josua dans la dépression la plus profonde. Il a peur d’être coupable, de mourir. C’est un jeune homme qui cherche ses repères et trouve son équilibre avec son compagnon Silex, apparemment plus fort mais en fait plus faible. Les deux se complètent, même si l’un ment à l’autre, ce que la fin du film révèle dans un retournement tout à fait digne du polar que le récit entend défendre avec à propos.  

    Admiral T commente ainsi sa partition : "Lorsque Jean-Claude m’a parlé du personnage, je m’en suis tout de suite senti très proche. J’ai connu les mêmes doutes que lui. Josua essaie de bien faire mais il est pris dans un engrenage. Il s’en sort à coups de combines, de petits coups minables auxquels il ne croit pas lui-même. Au fond, il est raisonnable et aspire sincèrement à une autre vie mais ne trouve pas la porte de sortie. Le sursaut, il l’aura face au gouffre quand Silex, lui, plongera définitivement. Les valeurs auxquelles Josua croit sont celles que je défends dans mes chansons. Elles parlent à beaucoup de jeunes. Aujourd’hui, nous ne sommes pas seulement révoltés, nous sommes décidés à construire quelque chose qui nous ressemble plus. Il est vraiment temps de s’y mettre." Pour le réalisateur, cette proximité avec les personnages sert le film de bout en bout. Tout y est plus authentique sur le plan humain, assure-t-il. Et si l’interprétation de D. Daly et d’Admiral T paraît parfois un peu fragile, elle ne fait que renforcer le réalisme d’un propos sensible.Jocelyne Beroard, la mère courage

 

 Stomy Bugsy et Jocelyne Beroard, qui interprètent respectivement Pedro, le pote venu de métropole, et la mère de Josua, sont beaucoup plus expérimentés. La chanteuse de Kassav est parfaite en mère courage intransigeante et dépassée, responsable mais aussi trop droite pour avoir accès réellement aux tourments existentiels des deux post-adolescents. Elle n’a pas le choix : une famille à nourrir, des gosses à élever. Elle n’a pas le temps de la réflexion, et paye amèrement les choix qu’elle n’a pas pu, ou su, faire. C’est une femme seule. Loin des prestations glamour qui ont fait d’elle une star incontestée aux Antilles et dans le monde de la musique, Jocelyne prend le risque "d’être" actrice, d’incarner un personnage qui n’est pas elle et ne l’avantage pas. Comme en témoigne sa robe de ménagère mal coupée, le manque de soins qu’elle porte à elle-même. Plus que convaincante, Jocelyne Beroard s’impose.

Moins intéressante est la prestation de Stomy. Cela ne tient pas à ses qualités d’acteur, qui sont réelles, mais plutôt à l’écriture de son rôle. On comprend la volonté du scénariste et du réalisateur de proposer un personnage plus "français", plus "banlieue" mais Pedro n’apporte pas grand chose à l’histoire. Du coup, Stomy se débat dans un costume aux contours flous : qui est-il ? Quel est son but ? Quel contrepoint apporte-t-il aux destins de Josua et Silex ? Rien de vraiment consistant. Et son personnage de se déliter, au point qu’on finit par l’oublier. Sans doute fallait-il sa présence dans cette histoire car son seul nom au générique est susceptible d'attirer un jeune public dans les salles obscures. Pourvu qu’on ne le cantonne pas dans des utilités qui lui vont mal.

Nèg Maron, de Jean-Claude Flamand Barny. Sortie le 19 janvier 2005