Issa Bagayogo et son sorcier

Dans cette terre si fertile du blues malien, Issa Bagayogo a cultivé une composition originale, mêlant musique traditionnelle et sons occidentaux. Un succès dû à une rencontre, celle d’Yves Wernert, ingénieur du son français expatrié à Bamako. Un résultat envoûtant à découvrir sur l’album Tassoumakan, leur troisième collaboration.

Choc des cultures et symbiose musicale

Dans cette terre si fertile du blues malien, Issa Bagayogo a cultivé une composition originale, mêlant musique traditionnelle et sons occidentaux. Un succès dû à une rencontre, celle d’Yves Wernert, ingénieur du son français expatrié à Bamako. Un résultat envoûtant à découvrir sur l’album Tassoumakan, leur troisième collaboration.

 

 Après quatre voyages au Mali, Yves Wernert, ingénieur du son du groupe nancéen Double Nelson, décide de s’établir à Bamako en 1996. Il construit petit à petit un studio au sein de la société de production Mali K7. En fouillant dans de vieilles bandes audio, il trouve par hasard les premiers enregistrements d’Issa Bagayogo. Tout de suite, il tombe sous le charme de son jeu de kamelen n’goni (instrument à cordes) et de son style inspiré des chants de chasseurs. Il finit par retrouver la trace du chanteur, devenu chauffeur de bus dans la capitale. Leur première rencontre musicale a alors failli tourner au désastre.

Après une séance d’improvisation, Yves décide de remixer un premier morceau pendant la nuit, en ajoutant une ligne de basse et un rythme techno : "J’avais fait quelque chose d’assez sobre, je me doutais bien qu’il ne fallait pas trop le bousculer. Dès qu’il a entendu les premières notes, il a eu une réaction très naturelle, il m’a regardé en faisant : “euh”, et il est parti en courant ! Le guitariste, Moussa Gani (ancien collaborateur d’Ali Farka Touré, NDR) a été obligé d’aller le rechercher. Deuxième écoute, ambiance assez vinaigre :  il tient dix secondes de plus et détale à nouveau. C’était à la limite de l'incident diplomatique, mais il a fini par revenir une troisième fois pour écouter le morceau en entier. Le surlendemain, il est repassé au studio et il a alors pointé le doigt vers moi en disant : “chubara” (sorcier). Pour lui, c’était de la magie. Il connaissait le rôle d’un arrangeur mais là, ça le dépassait." Issa Bagayogo reconnaît qu'il a été perturbé par cette façon de faire de la musique : "Avec la machine, une fois que la cadence est programmée, elle restera toujours pareille du début jusqu’à la fin. C’est au chanteur de s’adapter."

L’avènement de Techno Issa

 

    Le chanteur malien avait jusque-là une conception très traditionnelle de la musique. Fils d’agriculteur et de forgeron, né en 1961 dans un petit village à 85 km de Bougouni, il a d’abord pratiqué le daro, sorte de cloche en ferraille utilisée pour motiver les cultivateurs occupés aux champs. À douze ans, il apprend à jouer du kamelen n’goni et devient vite une gloire locale. Confiant, il s’installe à Bamako pour enregistrer une cassette, bientôt suivie d’une seconde, qui ne dépasseront pas le succès d’estime. Mauvaise période : ses relations avec sa famille se dégradent, il abandonne le chant pour devenir chauffeur de bus, abusant plus que de raison de divers médicaments. C’est à ce moment là qu’Yves Wernert le retrouve. Issa n’hésite donc pas très longtemps à collaborer avec le "sorcier" et Mali K7. Bien lui en prend : Sya, le premier album sorti en 1998, s'est vendu à près de 15 000 exemplaires. Aux oreilles de tous, le chanteur devient Techno Issa.

Sur le deuxième album Timbuktu, les deux hommes ont appris à se connaître et trouvé leur méthode de travaille. Désormais habitué aux samplers, Issa apporte la matière brute, le Français ajoute ensuite basse, batterie, flûte ou guitare. Le résultat de leur nouvelle collaboration, Tassoumakan, dégage une douce chaleur, ancré dans la tradition du blues malien (Boubakar Traoré, Habib Koité, Lobi Traoré...) mais ouvert sur l’Occident. "Tout le monde me félicite en me disant que j’invente un style musical", rapporte Issa. Il s’autorise quelques clins d’oeil culturels, comme le titre de cet album, que l’on peut traduire comme "l'expression du feu" ou "message de la forge", en référence à ses origines de forgeron. On peut même entendre comme des coups de marteau battant le fer sur les morceaux Djigui et Numu. L’aérien Joola résume à merveille le style : choeurs éthérés, martèlement d’un tambour, guitare bluesy portée par le chant guttural d’Issa. Loin de la dance music, comme peuvent la pratiquer Martin Solveig ou Frédéric Galliano & The African Divas, et bien que certains titres comme Koroto ou Kalan Nege soient imprégnés de cette capacité à mettre les corps en mouvement, l’ambiance est plutôt à la rêverie. Une oreille dans le désert, l’autre dans la ville. C’est dans ce mariage de ces deux univers que réside la réussite du duo. Puisque le chanteur malien a complètement changé sa pratique musicale, Yves aimerait aller encore plus loin, avance même l'idée d'enregistrer avec le choeur de l’Armée Rouge, ou dans une salle d'opéra. De nouveaux sortilèges qu'Issa semble prêt à combattre.

Issa Bagayogo Tassoumakan (Six degrees/Wrasse Records) 2004. Sortie en France le 15 mars 2005