Les Frères Jacques

Un double DVD permet de retrouver, en couleurs et avec leurs chorégraphies, les Frères Jacques en scène et dans une belle moisson d’images d’archives.

Collants noirs et gilets de couleur sur DVD

Un double DVD permet de retrouver, en couleurs et avec leurs chorégraphies, les Frères Jacques en scène et dans une belle moisson d’images d’archives.

 
 

Il n’est personne qui, les ayant découverts, n’en garde quelque chose. C’est, pour des milliers de praticiens du dériveur léger, le refrain "Heureusement qu’il a fait beau/Et qu’la Marie-Joseph soit un beau bateau". C’est pour des millions d’anciens enfants les délices de "la confiture [qui] dégouline, coule, coule sur les mains". C’est pour d’autres les émerveillements d’En rentrant de l’école sur un texte de Jacques Prévert ou le grand théâtre antique de La Vierge Eponine face aux lions – "Justin de Numidie, Augustin de Chandernagor, Rufus rempart de l’Arabie et Julot le lion de Belfort"

On a l’impression que les Frères Jacques (certains disent "les Frères" tout court, d’autres "les Jacques") ont tout chanté : Prévert et Kosma, des chansons lestes, d’amusantes versions de Brassens, Le Poinçonneur des Lilas de Gainsbourg dans une interprétation dramatique, les aventures trépidantes d’un spermatozoïde au moment de l’ovulation, des fausses chansons 1900 et de vraies goualantes réalistes, d’incroyables fantaisies imprévisibles… Leur histoire est longue, très longue, débute dans l’immédiat après-guerre, sa folle envie de rire et son implacable gravité, son désir de formes neuves et sa nostalgie du bon vieux temps évanoui.

Né d’abord avec des intentions très sérieuses, le quatuor a participé à plusieurs aventures théâtrales collectives avec des chansons folkloriques ou des negro-spirituals. C’est dans l’une d’entre elles, avec la compagnie Grenier-Hussenot, qu’ils trouvent ce qui va devenir leur costume de scène : un collant noir dessinant les jambes et un gilet de couleur, vert pour André Bellec, jaune pour Georges Bellec (il y avait deux frères parmi les Jacques), rouge pour François Soubeyran et gris-bleu pour Paul Tourenne. Celui-ci nous expliquait, d’ailleurs, il y a quelques années : "En collant, vous êtes comme une statue, vous êtes tout nu : si vous ajoutez avec un casque, vous êtes pompier, avec un béret vous figurez l'idiot du village, vous devenez gangster d'un seul geste".

Fantaisie et liberté

Répétant pendant des heures devant un grand miroir, les quatre chanteurs mettent au point des chorégraphies qui pendant presque quarante ans vont faire rire le public de leurs longs séjours dans les théâtres parisiens et de leurs interminables tournées. Cette fantaisie, cette liberté, cette frénésie d’incarnations, on peut la retrouver avec la sortie en DVD de ce qui paraît bien être une intégrale des chansons filmées des Frères Jacques (il ne manque guère que quelques passages télé et les chansons tournées pour le film La Rose Rouge de Marcello Pagliero). Après deux ans de tournée d’adieu à travers la France et la Francophonie, les Frères Jacques acceptent, début 1982, l’invitation de Jean-Pierre Grenier : trente-six ans plus tôt, il a présidé aux débuts de leur carrière et il est maintenant directeur du théâtre de Boulogne-Billancourt, qu’il leur ouvre pour quarante représentations. C’est là que leur récital sera filmé : vingt-huit chansons qui ont été chantées, jouées, dansées des centaines voire des milliers de fois, et qu’ils présentent avec un entrain d’éternels jeunes gens. Les casques de C’est ça l’rugby, les instantanés Belle Epoque de C’que c’est beau la photographie, l’extraordinaire ballet des gnomes sous leurs capes dans Les Fesses, les mains collantes de La Confiture, les parapluies d’A la Saint-Médard, la mélancolie de Nos quatre cents coups

A ce festin, s’ajoutent une quinzaine de chansons enregistrées en studio pour la télévision : les mises en scène ne sont pas exactement celles de la scène, et profitent parfois des possibilités de trucage spécifiques au petit écran. Ainsi le superbe et astucieux dispositif qui juxtapose les mains du pianiste Hubert Degex et les quatre chanteurs pour Le Complexe de la truite.

Un second DVD présente une autre moisson de documents exceptionnels : pendant presque deux heures, Paul Tourenne et Pierre Tchernia dialoguent en commentant une carrière exceptionnelle. On voit les Frères Jacques devant leur miroir en répétition, des interviews des quatre chanteurs mais aussi de l’inventeur de leur costume, le décorateur Jean-Denis Malclès, de leur complice de la Rose Rouge Yves Robert et surtout de leurs deux pianistes successifs : Pierre Philippe le classique, qui les dirigea musicalement jusqu’en 1965, puis Hubert Degex, plus jazz, qui fut le "cinquième Frère Jacques" jusqu’aux adieux. Et aussi la soirée d’hommage qui, en 1996 au Casino de Paris, vit monter sur scène pour la dernière fois les Frères Jacques, mais aussi la jeune génération de leurs héritiers plus ou moins directs : Ricet Barrier, Chanson Plus Bifluorée, le Quatuor, l’Orphéon, TSF, Rabetot et Desmons…

Les Frères Jacques, double-DVD (Rym Musique/Universal) 2005