Pierre Henry

Pour la création de sa nouvelle oeuvre, Le Voyage initiatique, qui utilise notamment des sons de musiques traditionnelles africaines et asiatiques, Pierre Henry, le plus célèbre compositeur de musique concrète donne des concerts chez lui. Rencontre.

La musique concrète à la maison

Pour la création de sa nouvelle oeuvre, Le Voyage initiatique, qui utilise notamment des sons de musiques traditionnelles africaines et asiatiques, Pierre Henry, le plus célèbre compositeur de musique concrète donne des concerts chez lui. Rencontre.

 
 

Pierre Henry ne parle pas de notes. Il ne parle que de sons. Ces jours-ci, il sort Le Voyage initiatique, qu’il crée lors de concerts exceptionnels, pour une cinquantaine de spectateurs chaque jour, dans son extravagante maison du XIIe arrondissement, à Paris. "J'ai voulu que mes sons soient plus proches du coeur et de l'esprit, et moins proches du corps. Avec Le Voyage initiatique, je cherche la musique d'un vrai bonheur, d'un vrai calme, une musique qui a forcément des accointances avec les pensées de Marc Aurèle, des réflexions zen et aussi avec une paix personnelle que je gagne petit à petit – bien obligé, mes soixante ans de musique sont un vertige qui va m'amener à la disparition, tout au moins à la disparition physique. Le Voyage initiatique est pour moi une façon de m'apaiser". A l’écoute, on reconnaît une sanza, des bribes de polyphonies pygmées, des sons de tambours traditionnels, ce qui semble être des restes de chant dévotionnel d’Extrême-Orient – des fragments de musiques ethnique ou religieuse d’Afrique et d’Asie… Et puis des craquements, des claquements, des bruissements, des fluides, des crépitements, des souffles – la matière habituelle, pourrait-on dire, de la musique de Pierre Henry, le plus célèbre compositeur de la musique concrète.

Aussi, ces jours-ci, érudits de la musique contemporaine et jeunes gens fous d’électro se mêlent dans le dédale de "Son-Ré", sa maison-studio, pour découvrir sa nouvelle oeuvre. Et cela constitue une date de plus dans la longue histoire de créations et d’événements de Pierre Henry, qui a joué ses oeuvres dans les salles de musique classique, à l’Olympia, à l’Opéra de Paris ou sur la Piazza Beaubourg, et dont les disques naviguent entre diffusion confidentielle et énormes succès populaires, comme ses "jerk électroniques" enregistrés pour Messe pour le temps présent, ballet de Maurice Béjart, en 1969.

L’espace fondateur, confie Pierre Henry, est un parc. Le parc de la maison dont ses parents ne veulent guère qu’il sorte : son père médecin (un pionnier de l’homéopathie) est frustré de n’avoir pu mener une carrière de violoniste et exige que son fils étudie la musique sans relâche. Seule distraction : le parc et ses bruits d’oiseaux, de vent, d’arbres, de source… Et les bruits violents mais exaltants de la guerre, qui arrive quand il a à peine douze ans. Le jeune Pierre Henry obéit à son père : il sera musicien. Après des études au Conservatoire national supérieur de musique, il commence une carrière de percussionniste et timbalier dans des orchestres symphoniques. A la fin des années 40, il découvre la musique concrète que Pierre Schaeffer est en train d’inventer. "Cette musique a été une naissance à un langage nouveau, mais aussi une révolte contre les parents, contre l'organisation d'un concert – j’étais musicien d'orchestre et bien souvent,  je trouvais le chef d'orchestre absurde et je faisais des facéties. Quand j'ai entendu les premières études appelées musique concrète à la radio, par Pierre Schaeffer, c'est ce qui m'a plu : associer la musique à une décision concrète de faire un son, c'est ce que je cherchais à faire. C'est cela le centre : la musique concrète est une musique de décision".

Bricolages

 
  
 

Alors, la grande aventure commence : d’abord, il bricole des percussions incroyables, aussi peu symphoniques que possible, puis "prépare" son piano d’une manière encore plus radicale que John Cage. Et Pierre Schaeffer lui ouvre le laboratoire de la radio et il peut commencer – quelques années avant que la bande magnétique devienne d’un usage courant – à bricoler toutes les machines à produire, reproduire, former et déformer le son. Méthodes, outils, matière sonore seront perpétuellement nouveaux et renouvelés, de Symphonie pour un homme seul, en 1950, à aujourd’hui, où il travaille sur DAT – à mi-chemin de la bande magnétique et du tout-digital. "Jusqu'alors, j'ai bien accepté le montage numérique mais le stockage sur ordinateur, ça n'a pas encore été ma tasse de thé. Mon stockage est mental : je fais des listes avec toutes sortes d'entrées – mes sons depuis cinquante ans –, je relie ces listes et, dans ce croisement, un bon calcul fait que deux sons vont se rencontrer".  Pierre Henry insiste : "c'est une musique composée, écrite". En ce sens, il diffère radicalement de ses jeunes héritiers qui, sur leurs échantillonneurs, fabriquent la musique en temps réel.

Car ils sont nombreux à se réclamer plus ou moins de lui : Matthew Herbert qui, sous divers alias (dont le fameux Radioboy) transforme en objets musicaux – et politiques – des bruits de la vie courante, ou les musiciens électroniques qui ont signé les remix des "jerks électroniques" sur l'album Métamorphose, en 1997 (Fatboy Slim, William Orbit, Dimitri From Paris, Coldcut, Chateau Flight, St Germain). A ces praticiens de l'urgence, de l'immédiateté, de la ferveur et de la corporalité du dancefloor, il oppose la lente gestation mentale de ses compositions : "J'écoute les sons en moi, comme un avant-produit de ma musique qui se fabrique. J'ai mis dix ans à imaginer L'Apocalypse de Jean."

Quant au monde de la musique classique, Pierre Henry en parle aujourd’hui encore sans aménité : "La musique suit des filières de notes, de partitions, de copistes, d'interprètes, de chefs d'orchestre, d'éditeurs, d'orchestres qu'il faut payer à l'année – et il faudrait faire une oeuvre pour ces gens-là ! Moi je fais une oeuvre comme si je faisais un journal – c’est souvent un autoportrait –, comme si je voulais raconter une histoire. " Pourtant, cela ne fait pas de lui un musicien de l’"autre bord" : par exemple, il reste très réticent devant le timbre des musiques populaires actuelles, qu’il n’emploie guère dans ses compositions. " J'ai été fidèle à ce que j'ai appris, à ce que m'ont enseigné Olivier Messiaen et Nadia Boulanger. Je suis un instrumentiste avant tout, tous mes sons je les ai joués moi-même ou je les fais jouer – d’une note de tuba, j'en fais quarante mille, comme dans Pierres réfléchies ou Gymkhana. Ma musique concrète, c’est une petite chose qui va renaître, se multiplier et devenir une organisation. Ce qui me gêne dans les musiques actuelles, c'est que je ne sens pas la forme. Je sens la transe, mais je ne sens pas une écriture, quelque chose qui pourrait être ou du Hugo ou du Proust ; ce n'est qu'un tam tam. "

Pierre Henry Le Voyage initiatique (Universal) 2005
Concert : Pierre Henry chez lui 3 jusqu’au 27 mars
A lire : Pierre Henry Journal de mes sons (Actes Sud) 2004