La Musique de Guyane

Il y a toujours eu d'excellents musiciens guyanais. Toute la Caraïbe ne regorge-t-elle pas de musiques ? Mais parce que le marché local était minuscule et enclavé, parce que, pour espérer percer, les artistes devaient s'intégrer aux courants reconnus - zouk, jazz, reggae, calypso... - la présence musicale de la Guyane passait souvent inaperçue. La situation est en train de changer. Ce mois-ci, le festival Banlieues Bleues a décidé de faire entendre la voix de la Guyane en région parisienne. Et particulièrement celle du Maroni, ce "far West" à la réputation terrible, si longtemps délaissé. Reportage.

Banlieues Bleues accueille les TransAmazoniennes

Il y a toujours eu d'excellents musiciens guyanais. Toute la Caraïbe ne regorge-t-elle pas de musiques ? Mais parce que le marché local était minuscule et enclavé, parce que, pour espérer percer, les artistes devaient s'intégrer aux courants reconnus - zouk, jazz, reggae, calypso... - la présence musicale de la Guyane passait souvent inaperçue. La situation est en train de changer. Ce mois-ci, le festival Banlieues Bleues a décidé de faire entendre la voix de la Guyane en région parisienne. Et particulièrement celle du Maroni, ce "far West" à la réputation terrible, si longtemps délaissé. Reportage.

C'est la nuit. Le fleuve bruisse à perte de vue, la lune brille sur un dédale de rocs noirs et de flots d'argent. Nous avons accosté à un amas de rochers pour reposer nos membres fourbus après le passage d'un haut-fond où la pirogue s'était ensablée, et nous examinons, sur l'horizon, la frange irrégulière de la forêt. Pas trace d'une présence humaine. Si nous devions abandonner, rejoindre la rive, que trouverions-nous là-bas ? Brrr. Mieux vaut se remettre à l'eau, tenter encore de faire avancer les deux tonnes de pirogue, mètre par mètre, comme le piroguier nous le demande. Lui, il a une mission : porter trois fûts d'essence à un groupe du haut-Maroni qui doit descendre jouer aux TransAmazoniennes, le festival de St Laurent. Les VIPs embarqués au dernier moment ? Ce n'est pas son problème. Ils ont voulu voir le fleuve ? Alors ils n'ont qu'à pousser : "Un, deux, trois, ho-HISSE !"

 
  
 

Pourtant l'un des VIPs-galériens, sans rancune, annoncera quelques jours plus tard qu'il a décidé de faire venir quatre groupes du fleuve à Paris. Xavier Lemettre, le directeur de Banlieues Bleues, a cédé à la fascination du Maroni. Son premier choix s'est porté sur le groupe Spoity Boys, les stars du kawina. Nous les avons rencontrés à Maïman, leur village, quelques poignées de maisons de bois jetés sur la berge, à deux heures en amont de St Laurent du Maroni. En "toubabs" polis, nous avons apporté au Capitaine (le chef du village) la bouteille de rhum rituelle, dont il a versé quelques gouttes aux ancêtres en murmurant une prière pour nous. On a bu le reste... Le soir, dans un hangar perché sur un rocher, les Spoity Boys ont joué. Le kawina est une musique de percussions et de voix - tambours, mais aussi cymbales, maracas, toute une panoplie percussive mêlant l'ancien et le moderne. Malgré les pieds blessés, les muscles endoloris, difficile de ne pas danser !

Ici, le mot "traditionnel" est ambigu. Dans cette enclave du haut Maroni, préservée pendant des siècles des incursions, les esclaves enfuis des plantations hollandaises ont vécu à leur gré, préservant l'héritage africain tout en le faisant évoluer. Cette évolution sans rupture a engendré des styles uniques : différents des musiques de l'Afrique mais nourris de leurs traditions ; modernes, mais sans l'acculturation de la côte ... Le kawina ne véhicule plus les mystères sacrés. C'est une musique de jeunes, une musique à danser ; mais ses polyrythmies complexes font se dresser les cheveux sur la tête des batteurs occidentaux, et la transe transforme certains concerts en bacchanales échevelées.

Fondering, l'autre coup de coeur de Banlieues Bleues, représente la jeune génération de l'aléké. Encore un style aux sonorités traditionnelles (tambours, maracas et voix), mais là aussi la connotation sacrée s'est estompée au profit de la fête. L'aléké est né il y a une cinquantaine d'années d'un mélange, dit la légende, de kaséko et de rythmes marrons. Lorsqu'on s'amuse, on fait plus de bruit, et pour porter plus loin les petits tambours ont grandi - on joue debout maintenant. A nos oreilles non averties, les trois rythmes de l'aléké semblent pourtant venus tout droit de la jungle africaine ...

Fondering se devait d'être à Banlieues Bleues : aux TransAmazoniennes de novembre 2004, à St Laurent, ils avaient créé l'événement. A l'annonce de leur nom, on avait vu la section la plus sombre de l'audience converger vers la scène. Des centaines de femmes de la communauté Bushinengué (Noir marron) avaient fendu la foule de leurs poitrines opulentes tandis que Makou, le chanteur, s'emparait du micro et faisait une prestation éblouissante à la tête de ses batteurs. Mais ce n'était pas lui que l'on attendait. Pendant la deuxième chanson, on vit un homme de petite taille se glisser sur la scène, marchant légèrement, un elfe aux gestes sinueux, aux locks relevées en palmier par un haut turban blanc. "Koloni!" La foule avait explosé en hurlements, sautant sur place, bras tendus, pressée le long des barrières. Le chanteur avait pris le micro au creux de ses mains, comme un oiseau fragile, et une voix veloutée avait coulé, transformant la frénésie en adoration.

 
 

Koloni était, dans les années 90, le chanteur d'aléké le plus adulé du Maroni. Mais il avait disparu dans des circonstances mystérieuses, menacé, disait la rumeur, par la sorcellerie. Cinq ans d'absence au total, jalonnées par la sortie de quelques disques d'aléké avec Fondering (ils en ont douze à leur actif), et surtout de deux disques de reggae d'une douceur ineffable. Ce répertoire reggae, Koloni allait l'interpréter le lendemain en compagnie d'Energy Crew, les maîtres du genre à St Laurent.

A Banlieues Bleues ce week-end, Energy Crew sera bien sûr de la fête. Son reggae est puissant, aussi solide que du rock, et ses quatre chanteurs se complètent : Daddy Happy, le balèze, dardant son Verbe du haut de quatre-vingt kilos de muscle ; Ramon, la voix soul, distillant les harmonies soyeuses; King Mondoman, fils du ghetto et bête de scène ; Genese enfin, l'ayatollah déchaîné... Le reggae est l'idiome de communication entre toutes les communautés des Guyanes - et d'ailleurs ! - une sorte de langue véhiculaire de la grande internationale des jeunes. Koloni, sans renier l'aléké, a choisi d'être en prise directe avec ce public reggae, qui, à la première écoute, l'a adopté...

Mais le reggae doit pouvoir prendre une forme proprement guyanaise. C'est le pari de Chris Combette, le quatrième invité. Chris s'exprime en textes fins, en petites images de sa vie ou du monde qu'il balance sur l'accompagnement minimal - mais très swing ! - d'une guitare acoustique et d'une percussion : c'est tantôt biguine, tantôt reggae ; une pointe de bossa, une touche de jazz ... Les salles décollent, comme dans ces festivals du Canada et des Etats Unis où il a fait un tabac. C'est lui, en fait, qui ouvre la sélection TransAmazoniennes de Banlieues Bleues. Avec ses trois albums, il est sans doute le plus médiatisé des artistes guyanais à l'international, et sa musique ne connaît pas de frontière. Mais bientôt il faudra compter aussi avec les autres. Energy Crew, Spoity Boys et Koloni sortent des albums ce mois-ci...

Roots de Guyane (compilation) - Virgin
Chris Combette La danse de Flore (Creon Music) - Salambo (Declic)
Koloni Introducing (Transportation/Night and Day) mars 2005
Energy Crew No More War  (Transportation/Night and Day) mars 2005