Zêdess la sagesse du "Gamentaire"

Quinze ans après ses débuts, Zêdess, l’étalon du Burkina revient avec un nouvel opus, Sagesse africaine. Le chanteur continue d’y jouer  son rôle de poil à gratter de la société burkinabé. Comment concilier engagement, joie de vivre, dénonciation et humour...  une partie de la réponse se trouve à Ouagadougou, où l’artiste répétait pour le concert de clôture du Fespaco, avant le lancement de son album en Europe.

Nouvel album du regggaeman burkinabé

Quinze ans après ses débuts, Zêdess, l’étalon du Burkina revient avec un nouvel opus, Sagesse africaine. Le chanteur continue d’y jouer  son rôle de poil à gratter de la société burkinabé. Comment concilier engagement, joie de vivre, dénonciation et humour...  une partie de la réponse se trouve à Ouagadougou, où l’artiste répétait pour le concert de clôture du Fespaco, avant le lancement de son album en Europe.

 
 

Ouagadougou, quartier Dapoya. Zongo Seydou alias Zêdess fronce les sourcils : la section cuivre n’est pas au complet, il manque encore le trompettiste pour que la répétition quotidienne commence. Nous sommes au Club Afuni, un des hauts lieux de l’ambiance et de la musique ouagalaise, un des rares endroits où bat chaque soir le coeur d’un orchestre résident. Certains des musiciens qui accompagnent notre reggaeman en font d’ailleurs partie. Ensemble, ils préparent une série de concerts au Faso puis en Europe, pour le lancement de Sagesse africaine, le dernier album du plus célèbre des artistes burkinabés du moment.

En attendant le retardataire, bière locale et boissons sucrées permettent de tenir le coup sous l’écrasant soleil. Bob Marley aussi, indéracinable référence, dont Zêdess vante inlassablement les mérites en passant en boucle l’intro de Waiting in Vain. Mais l’heure tourne, et le chanteur-compositeur-chef d’orchestre décide de démarrer. Il glisse au passage "en 15 ans de Babylone (ndlr : l’Europe, en l’occurrence), la seule chose que j’ai apprise, c’est la rigueur dans mon métier, le côté carré". Car Zêdess navigue entre Bruxelles où il réside et Ouagadougou, où il revient tous les trois mois puiser de nouvelles histoires, chercher de nouveaux mots, saisir les nouveaux travers d’une société burkinabé en pleine mutation.


 
  
 

Gamentaire en est un bel exemple. Voilà un mot qui circulait déjà à Ouaga depuis quelques temps, et qui trouverait sa place dans "l’inventaire des particularités du français d’Afrique noire" rendu célèbre par l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma. Le gamentaire, "c’est celui qui se fait passer pour ce qu’il n’est pas, un flambeur" explique Zedess, "par exemple un gars qui emprunte la voiture d’un copain pour aller draguer une fille, mais qui n’a même pas l’argent pour payer l’essence". Quand une société évolue, son vocabulaire aussi. Zêdess l’a bien compris, qui proclame "nous sommes tous des gamentaires"  (tonfaya gamentaire, en moré). "Comme je m’inclus moi-même dedans, je ne me pose pas en donneur de leçons" ajoute ce chasseur de pépites du parler populaire.

Les mots de la rue deviennent chanson, et la chanson retourne à la rue via les multiples transistors qui inondent de musique les artères de la ville. Le concept de gammation, s’il peut paraître anecdotique, n’en reflète pas moins les difficultés socio-économiques du pays. Triste et lucide leçon : en période de crise, la seule façon d’être crédible est d’avoir de l’argent ... ou de faire croire aux autres qu’on en a ! En cela, les piques amusées de Zêdess vont exactement à l’encontre des slogans faciles du coupé-décalé, qui mettent en avant la sape, le gaspillage des billets de banque et autres artifices aussi flamboyants que futiles.

Sujets sensibles

Notre chanteur travaille un peu à la manière de Damien Glez, le plus célèbre des dessinateurs de presse du pays : ses chansons sont des images qui prêtent à rire en mettant le doigt sur un sujet sensible. Il sait aussi se départir de ce ton doux-amer, notamment pour dénoncer l’isolement dont souffrent les malades du SIDA, délaissés par leurs proches (Solidarité). De retour à Bruxelles, Zêdess est rattrapé par l’actualité internationale. Branché sur le courant alter-mondialiste (il avait déjà composé Cadeau empoisonné pour la compilation Drop the debt  en 2004),  il s’entoure pour cet album des rappeurs belges de Starflam (Surfactureur), et des Massila Sound System qui ont posé leur patte occitane sur Licenciement. Multinationales, FMI, Banque mondiale sont ainsi épinglés, sans oublier George Bush présenté en autocrate capricieux (Moi, Bush !). Des sujets qu’il a abordés le 19 mars lors du concert de l’Euromanif’ à Bruxelles.

 
 

Bref, Sagesse africaine est l’exact reflet de ce grand écart entre deux mondes : d’un côté l’Occident, ses bénéfices matériels et ses déficits humains, de l’autre le Faso où faute de richesses, on s’accroche à l’homme et sa valeur. Un grand écart que Zêdess réussit assez habilement, même si sur certains morceaux, il finit par confondre ton léger et fond léger.

Il fêtera en ce mois d’avril ses 15 ans de carrière. Un parcours salué en mars dernier par les autorités burkinabé qui l’ont décoré de l’ordre national du mérite. Voilà qui n’en assiéra que mieux sa réputation de "gamentaire national".
En attendant, au Club Afuni, le trompettiste est arrivé et s’est glissé au milieu du morceau, l’air de rien. Zêdess lui jette un regard sévère vite emporté par les reefs chauds et brillants de la section cuivre, enfin au complet.

Zêdess Sagesse africaine (Yennenga productions) 2005