EDDIE BARCLAY, DERNIERE PLAGE

Il incarnait à lui seul les années « show-biz » de la variété française : Eddie Barclay, magnat du disque et grand fêtard devant l’Eternel, s’est éteint dans la nuit du jeudi au vendredi 13 mai.

Le producteur hédoniste tire sa révérence

Il incarnait à lui seul les années « show-biz » de la variété française : Eddie Barclay, magnat du disque et grand fêtard devant l’Eternel, s’est éteint dans la nuit du jeudi au vendredi 13 mai.

 
 

Edouard Ruault, est né en 1921, d’un père garçon de café et d’une mère employée des Postes. Il est gamin quand ses parents unissent leurs univers en ouvrant un Café de la Poste, dans le quartier de la gare de Lyon. C’est là qu’il va développer ses premiers talents vis-à-vis au public : mince moustache à la Clark Gable, regard clair, il se met au piano et, en autodidacte, apprend tous les tubes du jeune jazz en vogue. Naturellement, il délaisse le café pour devenir pianiste de bar, se donne un pseudonyme de consonance américaine mais facilement lisible et prononçable pour un Français, Eddie Barclay.

Pianiste acceptable, il côtoie Django Reinhardt, Stéphane Grapelli, rencontre Boris Vian, alors trompettiste et critique de jazz, mais il manifeste surtout flair et goût pour les coulisses de la musique. Plus qu’à épater ses confrères musiciens, il se place instinctivement de l’autre côté pour deviner ce qui va plaire au public. La Libération lui permet de prendre son envol : il crée des clubs (il va même reprendre l’historique Bœuf sur le Toit), fait danser les jeunes sur le jazz américain, fait jouer Louis Armstrong, Ella Fitzgerald ou Dizzy Gillespie avec son orchestre... En 1949, il loue le studio de Pathé Marconi et enregistre son premier disque sous le label Blue Star. Petit succès mais il a le pied à l’étrier : sa vie sera désormais consacrée au disque.

Il prend sous contrat Renée Lebas, Eddy Constantine, le superbe sax ténor Don Byas... C’est le temps de la légende, des disques entassés dans la baignoire de son appartement, du triporteur avec lequel il livre lui-même les magasins... Il se construit professionnellement dans un mélange d’intuition et d’amateurisme, intervenant volontiers à tous les niveaux de la chaîne.

 
  
 

En 1952, il part aux Etats-Unis pour rapporter dans sa valise les premières matrices de microsillons, dont personne ne croit encore qu’ils détrôneront le 78-tours. Succès immédiat avec 10000 exemplaires vendus des Fugues de Bach en 33-tours. Il diffuse Charlie Parker, Ray Charles, Errol Garner, Dizzy Gillespie, triomphe avec Only You des Platters... En 1960, il réunit ses trois labels, Blue Star (variétés), Mercury (jazz) et Riviera (tango, valse, paso doble, "typique") dans la compagnie Barclay. Alors que Philips s’est aveuglé avec la gloire des yéyés et peine à se remettre du départ de Jacques Canetti, Barclay devient le grand label des variétés françaises : Dalida, Henri Salvador, Jacques Brel, Léo Ferré, Charles Aznavour, Hugues Aufray, Claude Nougaro, Jean Ferrat, Frank Alamo, Les Chaussettes Noires, Michel Delpech, Nicoletta...

 
 

Derrière le cigare arrogant, ses relations avec les artistes sont souvent passionnelles : Ferré lui dédie quelques couplets assassins après que Barclay eut retiré une chanson d’un de ses 33-tours, Brel signe avec lui deux contrats de trente-trois ans puisqu’un contrat à vie est impossible... Même si Barclay sait s’entourer (il aura Filipacchi et Ténot au jazz, Bouvard comme attaché de presse, Quincy Jones ou Boris Vian à la direction artistique), ses pratiques à la fois désinvoltes et très personnelles manquent singulièrement de rigueur. Si en 1977 il orchestre avec maestria le lancement de l’ultime album de Jacques Brel, et que celui-ci est un succès sans égal, il ne peut s’illusionner éternellement : quelque chose change dans le monde de la musique populaire, que Barclay peine à appréhender totalement. Il estime avoir suffisamment gagné sa vie et, plutôt que de devoir transiger avec des businessmen ou une génération qu’il comprend mal, il vend Barclay à Polygram - héritier de Philips et futur Universal - en 1979.

 
  
 

Une nouvelle vie commence. Par contrat, il est PDG de Barclay pour encore cinq ans et il a lancé quelques entreprises dans le luxe, la production télévisuelle et l’organisation de fêtes. Progressivement, son nom glisse de la musique à cette dernière activité : dans sa villa immense sur la Côte d’Azur, les magazines viennent faire moisson de vedettes bronzées jouant aux boules ou au billard - Carlos, Alain Delon, Stéphane Collaro, Dary Cowl, Thierry Le Luron... Dans les médias, on réalise qu’il a été l’unique magnat du disque à la française lorsqu’il faut suivre la litanie de ses mariages. Si ses années d’ascension dans la musique ont été accompagnées par Nicole, pendant quatorze ans son épouse, il fera se suivre Marie-Christine, Béatrice, Michèle, Danièle, Cathy, Caroline - de beaux sujets pour le journal de 20 heures, la vie d’un "jeune vieux très dynamique", quelque part entre Fitzgerald et Labiche. Fête perpétuelle et nostalgie des grandes années du show-biz français : Barclay s’offre un gai crépuscule.

Au croisement de la singularité et du lieu commun, produit de son époque mais inclassable, il laisse une œuvre imposante, siglée d’un B majuscule, constituée d’une bonne part des chefs d’œuvre de deux décennies merveilleuses. Au fond, peu importent les ratés (Johnny Hallyday, Bob Marley...) : il restera l’image unique d’un curieux businessman hédoniste, d’un flamboyant passionné de musique.