Martinho Da Vila

A l’occasion de sa venue à l’Olympia le 7 juillet et de la parution d’un nouvel album, présentation de Martinho da Vila, subtil crooner et génial compositeur qui porte haut les couleurs de la samba carioca depuis bientôt quarante ans.

Un poète à Paris

A l’occasion de sa venue à l’Olympia le 7 juillet et de la parution d’un nouvel album, présentation de Martinho da Vila, subtil crooner et génial compositeur qui porte haut les couleurs de la samba carioca depuis bientôt quarante ans.

 

 En France, tout le monde ou presque connaît une de ses chansons. Canta, Canta, Minha Gente, devenu Quand tu chantes, quand tu chantes lors de l'adaptation signée de la voix de Nana Mouskouri. Ce fut un carton ici, sous ses tropiques aussi. Au cours des années 70, Martinho da Vila a enchaîné les succès et déchaîné les foules. Il remit au goût du jour l'antique Pelo Telefone une antique "maxixe" de Donga entrée dans la légende pour être la première officiellement déposée, dès 1917. Plus largement, Martinho José Ferreira, surnommé da Vila en l'honneur de l'école Vila Isabel à laquelle il est affilié depuis 1965, va imposer sa voix de velours, ses compositions aux tonalités douces-amères, dans un Brésil qui sort tout juste de la bossa nova, qui vibre aux sons du tropicalisme de Gil et Veloso, aux délires yéyé de Wilson Simonal et aux délices soul-funk de Jorge Ben. En clair, il remet sur le devant de la scène carioca la musique de leurs origines, une samba en version tout à fait originelle, sur fond des rythmes syncopés de partido-alto.

Quoi de plus normal à l'énoncé de son parcours : il est né le 12 février 1938 à Duas Barras, une ville dans la province de Rio de Janeiro. Gamin, il pulse jour et nuit aux vibrations de la samba : ses voisins n'étaient autres que l'école de samba Aprendizes da Boca do Mato. A 13 ans, il en est membre, et deux ans plus tard, il signe sa première composition. Dès lors, il n'arrêtera plus, même s'il lui faudra attendre ses trente ans pour entrer dans les studios d'une maison de disques. Il enregistre en 1969 son premier disque, pour le compte de RCA. Le début d'une longue série pour cette maison de disques, avec laquelle il travaille vingt ans durant. Auparavant, il s'était fait remarquer dès 1967 lors du festival de la chanson de la chaîne de télévision Record : une seule chanson, Menina Moça, lui ouvre les oreilles des amateurs et professionnels. D'autant que l'année qui suit, il y revient avec cette fois Casa de Bamba. Un carton ! Il ne va plus tarder à battre des records de ventes, réussissant le pari de faire danser et chanter les foules sans céder un pouce à l'extrême sophistication de son style, un mélange de souplesse et de concision, qui a fait que certains exégètes n'ont pas hésité à comparer ce cool crooner de Rio à Curtis Mayfeld, l'un des parrains de la soul ! 

D’ailleurs, comme les cousins nord-américains, ses chansons s'encrent dans le quotidien, l’esprit bohème de Rio. Il signe même un titre autobiographique : l'album Memórias de Um Sargento de Milícia raconte en 1971 avec quelques touches d’humour noir les souvenirs de celui qui jusqu'à cette date était aussi sergent dans l'armée... Mais surtout, le succès venant, il n'oublie jamais de glisser quelques bons mots et notes discordantes sur la dictature alors au pouvoir et plus encore sur les problèmes raciaux et sociaux des banlieues, qui vont bientôt accoucher des favelas. A cet égard la pochette de Rosa de Povo, disque de 1976, ("rose du peuple") montre les pieds nus d'un habitant de la périphérie... Dès lors, celui que l'on considère comme l'un des derniers grands rénovateurs de la samba et l'une de ses plus sûres voix, chaloupée et chargée à l'égal de l'immense Paulinho da Viola, va persister et signer au fil des albums des sambas teintées d'une mélancolie auxquelles il est difficile de ne pas succomber, entendez de ne pas danser.

 

 Avec les années 80, il s’engage plus avant dans la cause du peuple noir, se mettant en quête de ses racines africaines. Il se rend régulièrement en Angola, travaille avec Bonga, et surtout organise au bénéfice de sa notoriété un festival dédié à l’héritage noir de Rio : Kizomba, qui deviendra une fondation des plus active. Comme il chante dans sa chanson Axé pra todo mundo : "Moi, Brésilien noir de peau, je souhaite ce bienfait au Brésil entier, pour toutes les races, pour toutes les croyances… Axé pour tout le monde." Axé peut se traduire par "good vibes" en yoruba. On aura compris que le chanteur n’est pas rancunier. Non, il est plutôt du genre poète et c’est d’ailleurs armé des belles lettres qu’il aura traversé les vingt dernières années, affirmant peu à peu une autre facette de son talent : l’écriture. Il a ainsi signé six livres, six témoignages de plus de son engagement de tous les instants, de sa volonté de briser les catégories, de réconcilier le populaire et le raffiné sur l’autel du bon goût. En 2004, il s’est même porté candidat à l’Académie Brésilienne des lettres, l’équivalent de l'Académie française. Comme par hasard, le jour des commémorations du Jour de la conscience noire à Rio.

Un symbole de plus pour ce Brésilien qui a toujours eu un faible pour la France, où il revient régulièrement en concert. Au début juillet 2004, il a ainsi fait danser le Bataclan. Cette fois, ce sera l’Olympia, à la faveur de la parution d’un nouvel album, Brasilatinidade, où il multiplie les duos avec des représentants de la communauté latine d’Europe. Avec entre autres la Portugaise Katia Gueireiro, l’une des nouvelles voix du fado, l’Espagnol Rosario Flores, aux sons du flamenco, et… Nana Mouskouri, pour une adaptation de Un Jour, tu verras, classique de Mouloudji. Tout n’est pas réussi, et c’est encore sur le terrain de la samba pur jus qu’on le préfère. Toujours est-il que ce disque s’inscrit dans le sillon creusé depuis quelques années par Martinho da Vila, homme qui aime se positionner à l’intersection des gens et genres. Ainsi en 2000, il publie Lusofonia, ode comme son titre l’indique au monde lusophone. Ainsi, en 2004, il publiait toujours sur MZA Conexoes, où il reprenait en français une partie de sa thématique, des classiques tels que l’imparable Ex-Amor. Et même si l’album n’était pas des plus abouti, il témoignait de l’ouverture d’esprit de son signataire, un élégant personnage et une forte personnalité qui n’est jamais meilleure que sur scène. 

 Martinho da Vila  Brasilatinidade (MZA/EMI) 2005