Et rappe le Niger

D'abord largement influencé par les artistes américains, le rap nigérien a finalement trouvé sa voie. De nombreux groupes ont ainsi émergés. Mais les infrastructures locales ne suffisent  pas pour répondre au besoin de professionnalisation des artistes et accompagner l'ampleur de ce courant musical. La motivation reste un élément moteur.

Emergence de nombreux groupes

D'abord largement influencé par les artistes américains, le rap nigérien a finalement trouvé sa voie. De nombreux groupes ont ainsi émergés. Mais les infrastructures locales ne suffisent  pas pour répondre au besoin de professionnalisation des artistes et accompagner l'ampleur de ce courant musical. La motivation reste un élément moteur.

 
 

Au milieu des années 1990, la vague du rap déferle sur le Niger, inondant les radios et les salles de concert. Au début, seule une poignée de jeunes se lance dans l’aventure, mais l’adhésion du public est immédiate. Les rappeurs déclenchent des réactions passionnées comme personne avant eux. Ils remplissent les salles et les stades et les albums sortent par dizaines. En 1994-1995, les groupes pionniers se nomment Lakal Kaney, Kaidan Gaskia, Wassika et Wongari (bientôt réunis sous le nom de WassWong), Massacreur, Tod One, Kamikaz, Djoro-G… Aujourd’hui, le mouvement s’est répandu dans tout le pays et les groupes continuent à se multiplier. Ils seraient environ 250 à manier le haoussa et le djerma (les deux langues principales au Niger). Le français et l’anglais pour faire passer leur message sur les problèmes économiques et politiques, la liberté d’expression, les enfants des rues, la place des femmes dans la société, le sida...

Les premiers pas des groupes de rap nigériens sont nettement marqués par l’influence américaine. Les rappeurs français, exception faite de MC Solaar, sont alors introuvables sur le marché des cassettes. Depuis, IAM, Assassin et NTM, entre autres, ont fait leur entrée, mais les sons et le look américains tiennent toujours le haut du pavé. En dix ans, les "vieux" groupes se sont divisés, reformés, modifiés. Ils ont surtout été rejoints par une armée de jeunes Nigériens avides de ce mode d’expression. Malheureusement, beaucoup de ces nouveaux venus ne s’imposent pas : ils sortent un morceau, passent quelques semaines à la radio, tentent parfois de nouvelles expériences en solo et s’éteignent plus vite que leur ombre. Quelques nouveaux tiennent le coup, cependant, comme Métaphore, Sah Fonda, MTS Matassa, Bag Zam, Akfor ou Zara Moussa (ZM).

Cette dernière occupe une place à part au Niger, d’abord parce qu’elle est une femme, sans doute l’une des seules rappeuses d’Afrique de l’Ouest. "Etre une fille dans le rap, c’est assez dur, raconte-t-elle avec le sourire. Certains garçons ne m’ont pas cru capable de rapper. Ils m’ont déconseillé de continuer ou m’ont proposé de rejoindre leur groupe". Elle ne les a pas écoutés. Son premier album sort au printemps 2005, enregistré au studio La Source, à Niamey. Là où de nombreux rappeurs bouclent un album entier en quelques jours, Zara a pris le temps; plusieurs mois, pour enregistrer douze titres. La qualité des enregistrements s’en ressent, d’autant plus que le nombre de studios est très limité et les professionnels du son nigériens connaissent encore mal ce style de musique.

L'économie du rap

 
  
 

Le nerf de la guerre : l’argent. Car, au Niger, tous les albums sont autoproduits et l’enregistrement de chaque chanson coûte environ 60.000 FCFA (90 euros), auxquels il faut ajouter les frais de duplication, souvent réalisée à Ouagadougou, au Burkina Faso. Les concerts et les passages à la radio permettent à peine de gagner un peu d’argent. Aujourd’hui, aucun rappeur nigérien ne gagne sa vie grâce à la musique. La grande majorité de ces artistes a moins de 30 ans. Tous sont obligés de faire des petits boulots, d’emprunter à la famille et aux amis pour vivre leur passion. Les parents acceptent tant bien que mal cette situation ... en les encourageant fortement à se concentrer sur les études. "Tant que tu amènes de bons résultats, on ne t’embête pas trop, explique Koye du groupe WassWong. Le moindre petit problème et c’est la faute de la musique. Et mon premier conseil aux jeunes qui veulent rapper, c’est de ne pas lâcher les études !"

Une parole peu entendue

Le rap nigérien a su se faire un peu mieux accepter, mais des réticences existent toujours envers cette musique "qui fait du bruit et encourage le public à en faire davantage", selon les adultes. "Dans une société musulmane comme la nôtre, les parents n’apprécient pas tout à fait ce choix, explique Wyzzy, rappeur solo. Mais je suis passionné alors je continue". Même réaction chez Zara Moussa : "Ma mère est toujours réticente. Mes paroles la touchent mais elle aurait voulu que je m’exprime par un autre moyen que la musique". En outre, au Niger, la musique est souvent le domaine réservé des familles de griots et s’immiscer sur leur terrain de prédilection est mal vu par les autres.


Mais l’image que véhicule le rap s’est légèrement édulcorée durant ces dix années. Le hip hop est désormais trop populaire pour conserver cette réputation de musique à la marge. L’entourage des rappeurs accepte de mieux en mieux ce style musical. Paradoxalement, l’attitude des autorités nigériennes n’a pas vraiment évolué. "Certains thèmes pourraient déranger le gouvernement, soutient Idi Sarki, du groupe Djoro-G. Mais les autorités ne nous prennent pas au sérieux. Elles ne prêtent même pas attention à ce que nous disons." Même impression chez Peto, du groupe Kaidan Gaskia : "En général, les autorités font semblant de ne pas nous entendre. Dans les festivals à l’étranger, on s’aperçoit vite, en discutant avec d’autres groupes, que l’Etat nigérien ne nous considère pas. Par contre, les ONG, elles, ont compris qu’il fallait passer par le rap pour diffuser leur message". Les grandes organisations internationales, n’ont effectivement pas hésité à mettre les rappeurs à contribution : concerts dans les grandes villes du pays (Niamey, Zinder, Agadez, Arlit, Dosso, Tahoua...)  et participation à des albums compilations sur des thèmes prédéfinis (sida, excision, pauvreté...).

La route n'est pas toute tracée pour le rap. Les infrastructures, la méconnaissance des techniciens du son, les réticences au sein de la population... Les freins ne manquent pas. Heureusement, la jeunesse de ce mouvement a la qualité de ces défauts : l’énergie et la passion notamment du rap. Essentielles pour se faire entendre davantage.