Les tribulations de la musique malienne

Des années 60 pendant lesquelles de nombreux musiciens maliens enregistrèrent grâce à Radio Mali jusqu'à nos jours où le piratage reste un véritable fléau pour la création artistique, la musique malienne subit les aléas des marchés. Revue de détail.

Industrie, piratage, etc.

Des années 60 pendant lesquelles de nombreux musiciens maliens enregistrèrent grâce à Radio Mali jusqu'à nos jours où le piratage reste un véritable fléau pour la création artistique, la musique malienne subit les aléas des marchés. Revue de détail.

L'industrie musicale malienne est récente. On peut identifier sa naissance à la création de Radio Mali, qui, dès 1960, se met à enregistrer tous les musiciens qui passent à portée de ses studios. A Bamako, dans les années 70, ses ondes diffusent des merveilles. Malheureusement, la radio est trop pauvre pour conserver ces fantastiques archives, et souvent les bandes sont recyclées ou perdues - on se demande par quel miracle ont resurgi les enregistrements d'Ali Farka Touré.

Quant au pressage de vinyles, il n'y en a jamais eu au Mali. C'est une maison de disques allemande, Musicaphon, qui, en 1970, met sur le marché la première Anthologie de la Musique Malienne. Les dix sept albums restent des classiques : vieux thèmes mandingues interprétés par les plus grands joueurs de kora, sanglots du violon peul et rythmes dansants du pays bambara... (réédités en Cds). Certains groupes comme le Rail Band, géré par la société des Chemins de Fer, auront eux aussi leurs 33 tours. Ces vinyles sont pressés en France, ou plus tard dans les usines de la côte africaine - leur prix de revient est prohibitif.

Puis à la fin des années 70, le vinyle est remplacé par la cassette, infiniment plus populaire, et l'on peut enfin parler d'industrie. Même le paysan du plus reculé des villages peut s'offrir un radio-cassette et des piles. La production s'envole. Après les petits enregistrements "bidouillés" à Radio Mali, ce sont les sessions de studio à Abidjan ou dans d'autres villes de la côte, en attendant l'ouverture du premier studio bamakois en 1988. Le financement des enregistrements est souvent le fait d'un mécène (comme l'homme d'affaires Sacko pour les albums des Ambassadeurs Internationaux), mais au début des années 80 apparaissent les premiers producteurs professionnels. Pendant des années, Ibrahima Sylla (sénégalais d'origine malienne) dominera la scène de la production, avec l'aide d'un distributeur de Bamako, Sanoussa.

Piratage

Mais il n'y a pas encore de pressage au Mali et les cassettes à peine achevées deviennent la proie des pirates. Ce sont d'abord les Libériens (les fameux frères Kalwani) qui organisent le pressage en Asie et distribuent par l'intermédiaire de leurs réseaux de "tabliers" à travers toute l'Afrique de l'Ouest. Dès lors, une course sans merci s'engage entre les producteurs et les pirates. Les bandes sont jalousement surveillée en studio, et dès le jour de la sortie, on inonde massivement le marché pour couper l'herbe sous le pied des pirates. Mais le transport est long et hasardeux : bateau, puis camion à partir de la côte, et trois frontières. Il suffit d'un délai à la douane, d'une grève des docks, et le pirate gagne la course, rafle le marché. D'autant que le Liberia ne protège pas les droits d'auteur, et que la corruption règne aux postes de douane. On pourrait écrire toute une saga sur les postes frontière contournés à travers la brousse, sur les réseaux de fonctionnaires qui émargent au trafic. Malgré tout, grâce à la vitalité de la scène, et grâce au marché international en plein boom "world music", les producteurs parviennent à sortir des centaines de produits au cours des années 90 et à distribuer, nationalement et internationalement, plusieurs millions de cassettes par mois.

Leur tâche est plus facile depuis la création, à Bamako, de la première usine de pressage de cassettes, Mali K7, en 1989. Désormais, les producteurs sont à pied d'oeuvre pour devancer les contrefaçons. Les produits officiels restent chers puisque les producteurs paient les musiciens et les droits d'auteurs, sans compter la TVA - que ne paient pas les pirates. Mais les années d'existence de Mali K7 sont un peu l'âge d'or. La Mali peut enfin écouter la musique qu'il aime. Des musiciens d'ailleurs viennent se "ressourcer" à Bamako. Pendant ce temps, à l'étranger, quelques stars maliennes réussissent à s'imposer dans le tout-venant de la variété internationale - un Salif Keita, un Ali Farka Touré, - et ils tentent de faire profiter le pays en construisant des studios. En Occident, un mouvement de sympathie s'est établi autour de la scène africaine, lui permettant de subsister une fois la mode "world music" retombée. On découvre que des Africains peuvent très bien faire l'affaire des hit parades : témoins Amadou et Mariam, Rokia Traoré...

Pourtant, les usines maliennes de pressage, Mali K7 et Seydoni, ferment leurs portes en mars 2005. Comment peut-on, après des décennies de progrès lent et ardu, retomber tout à coup dans un tel chaos, abandonner la production malienne aux mafias de Bombay ou de Singapour ? C'est un symptôme de la paupérisation générale de l'Afrique, de la gestion chaotique et du triomphe de la corruption ; c'est aussi le contre-coup de la situation en Occident, où la copie privée et le téléchargement font trembler l'industrie sur ses bases. Mais le Mali, aussi éprouvé soit-il, garde en main un atout irremplaçable : un incroyable vivier de musiciens de génie.