Le monde selon Awadi

Le second album solo du rappeur sénégalais Didier Awadi, co-fondateur de Positive Black Soul et lauréat du prix RFI Musiques du monde 2003 sort ces jours-ci en France. L'occasion de revenir sur Un autre monde est possible dont les Sénégalais avaient eu la primeur l'an passé. Chronique d’un album engagé.

Album solo du rappeur sénégalais

Le second album solo du rappeur sénégalais Didier Awadi, co-fondateur de Positive Black Soul et lauréat du prix RFI Musiques du monde 2003 sort ces jours-ci en France. L'occasion de revenir sur Un autre monde est possible dont les Sénégalais avaient eu la primeur l'an passé. Chronique d’un album engagé.


 
 

"Un autre monde est possible" est un des slogans du mouvement alter mondialiste dont se réclament Didier Awadi, comme son ami et alter-ego Tiken Jah Fakoly ou encore Manu Chao. Avec ce deuxième album, DJ Didier lance un appel à la solidarité et à l’éveil des consciences, un véritable cri d’espoir pour créer une société fondée sur ces valeurs éternelles que sont la liberté, la justice et l’équité. Entre hip hop, rock, soul, r’n’b, coupé décalé et sonorités africaines traditionnelles, il prouve avec ce nouvel opus que la "sauce Awadi" est plurielle, loin des tempos uniformes de nombres des rappeurs francophones et anglo-saxons.

Depuis des années, il en rêvait : pouvoir enregistrer à la maison, à Dakar, un album qui soit écouté dans le monde entier. C’est pour lui la concrétisation de vingt années de travail dédiées à ce rap africain dont il est désormais le ténor. Entièrement numérique, le studio Sankara, appelé ainsi en hommage à son modèle, le président burkinabé assassiné en 1988, est installé au deuxième étage de sa maison, sur la terrasse. "Avec toutes les nouvelles technologies et un peu d’intelligence, on arrive à faire ici un album de dimension internationale" raconte-t-il.

Awadi a dédié cet album de douze titres au forum social mondial auquel il a participé en janvier 2003 et qui lui a ouvert l’esprit sur ces valeurs qu’il inculque désormais à la jeune "génération consciente" africaine. Le hip hop est pour lui une manière pour parler de choses sérieuses. Si dès 1989 et ses débuts avec PBS, il  s’exprimait déjà avec véhémence, sa carrière en solo lui  permet de mener plus encore un combat de militant et d’éveiller la jeunesse avec ses textes incisifs et revendicatifs.  

Mais pour que les textes passent, il faut qu’il y ait aussi de vraies mélodies. Et là, Awadi le rappeur sait y faire. Il a bien compris que c’est grâce à ses gimmicks que le public retient ses textes. Il n’hésite pas à mélanger les rythmiques vitaminées aux instrumentations plus africaines, comme sur le premier titre  de l’album Sunu société. Sur un rythme assiko, que l’on retrouve à Gorée, Saint Louis et Dakar, comme au centre du Cameroun d’ailleurs, il parle des changements intervenus au Sénégal depuis l’arrivée du président Wade en 2000 : "On dit que la société a bougé, maintenant il faut faire changer les comportements avec dignité. Si tous les Sénégalais continuent à vouloir partir tenter l’aventure à l’étranger, qui va construire le pays ?" Festif avec ses boîtes à rythmes marquant le tempo, Sunu sénégal invite à la danse malgré ses textes, en wolof, incitant à plus de responsabilité.


 
  
 

Stoppez-les, en français et en wolof, s’attaque lui aux voleurs de la République, ces fonctionnaires qui pensent à leur intérêt personnel avant celui du peuple. Entre rock et rap US, Awadi n’a pas d’oeillères et met à profit toutes les influences pour que sa rage puisse s’entendre au-delà du pays. Avec Un autre monde, on pénètre dans l’univers mandingue. Un titre qui commence avec la kora d’El Hadj Cissokho et qui est plus apaisé. DJ Didier a beau vouloir faire un album d’agité, il lui faut redonner l’espoir. "Il n’y a pas que des Bokassa. Il y a des Mandela, des pays où la démocratie fonctionne vraiment. Tout n’est pas perdu". La voix sucrée de Thaïs, proche de celles des chanteuses de r’n’b, est là pour faire passer plus en douceur la virulence des textes. Cela faisait longtemps qu’Awadi cherchait une voix féminine. Il l’a trouvée et la jeune femme fait du coup la navette entre Dakar et la Suisse où elle vit.

Le flow d’Awadi prend toute son ampleur sur Le cri du peuple dans lequel il dénonce le pouvoir que l’on donne aux politiciens et qui une fois arrivés au pouvoir, oublient leurs promesses. "Le président t’oublie pourtant c’est toi qui donnes le pouvoir/ Le truc est bizarre, l’amnésie des mecs au pouvoir / Le président t’oublie, oublie le président". Et toujours cette kora lancinante pour adoucir le beat virulent du hip hop qui est la marque de fabrique d’Awadi, producteur, homme à tout faire, auteur, compositeur, interprète, boss du posse et patron du label Sankara sur lequel il enregistre avec toute la bande de PBS Radikal. On le retrouve dans toute l’Afrique avec son hip hop. Il fédère les jeunes du Continent qui se reconnaissent dans cette musique qui parle de leur vécu, de leurs aspirations, de leurs inquiétudes et de leur rage de s’en sortir, de Dakar à Johannesburg. Stoppez les criminels est l’occasion pour lui de rendre à Tiken Jah l’invitation faite sur l’album Coup de gueule sur lequel il interprétait Quitte le pouvoir. Complice, on les voit souvent ensemble. Sur scène, que ce soit à Bamako, Dakar ou Paris, ils s’invitent dès que l’occasion se présente, comme le 29 avril dernier pour le Zénith de Tiken à Paris. Il faut dire qu’ils ont l’un et l’autre la même démarche. L’un dans le reggae, l’autre dans le rap. De vrais "frères de sang".

Didier Awadi Un autre monde est possible (Sankara/Codex) 2005