Meïssa, chants de la négritude

Six ans après Night in Casamance, le chanteur franco-sénégalais Meïssa, revient avec un album aussi  ambitieux qu’original, Entre Sine et Seine. Il y met en musiques des poèmes du président-poète Leopold Sedar Senghor. Hommage à l’un des pères de la négritude, en prélude aux festivités de 2006, qui marqueront le centenaire de sa naissance.

Hommage à Léopold Sedar Senghor

Six ans après Night in Casamance, le chanteur franco-sénégalais Meïssa, revient avec un album aussi  ambitieux qu’original, Entre Sine et Seine. Il y met en musiques des poèmes du président-poète Leopold Sedar Senghor. Hommage à l’un des pères de la négritude, en prélude aux festivités de 2006, qui marqueront le centenaire de sa naissance.

 
  
 

Le 9 octobre 2006 sera l'occasion de célébrer le centenaire de la naissance de Léopold Sedar Senghor. Mais quel plus bel hommage offrir au poète que de redonner vie et chair à ses mots ? Que de prolonger son héritage en le rendant accessibles aux jeunes générations ? C’est là le double pari de Meïssa. Réaliser une oeuvre aussi esthétique que pédagogique. Car c’est en voulant initier de jeunes lycéens à l’univers poétique de Senghor que cette aventure musicale est née. En 1999, le poète est au programme du bac français, et Meïssa M’baye propose à l’éducation nationale un cycle de conférences intitulé Senghor, itinéraire d’un enfant nègre. Cette présentation qui mélange récits, images et poèmes flirte déjà avec la musique, puisque Meïssa chante certains textes, s’accompagnant lui-même à l’aide d’instruments acoustiques. C’est ainsi que ce descendant de griot, à la fois conteur et musicien, renoue avec l’une des vocations essentielles de ses aïeux : enseigner.

Pour le griot, l’enseignement de l’histoire ou des valeurs léguées par les ancêtres est indissociable de la création artistique qui l’enveloppe. Plus la musique est belle, plus elle soutient des paroles choisies, mieux l’auditoire est pénétré du sens et du sentiment de l’orateur. C’est une leçon que n’a pas oublié Meïssa, qui se présente comme "artiste citoyen" mettant son art au service de l’éducation populaire (voire de la rééducation, puisqu’il a animé des ateliers à l’institut des sourds de Paris).

En quête de racines ...

Meissa Mbaye s’installe en France en 1983 pour y poursuivre ses études, avec "l’idée secrète" de faire de la musique. Avec des amis et des parents, il participe à la création du groupe Kounta Kinte (du nom du héros de la série télévisée Racines qui relate le parcours d’un esclave déporté, et l’histoire de sa descendance en Amérique). Il s’agissait de revendiquer "le lien musical avec la diaspora afro-américaine. On était bercé autant par Wilson Pickett que par Nougaro. On singeait les Touré Kounda…c’ était de l’afro-pop !"

Mais Meïssa se rend compte qu’il a ses projets et sa route propre. Il quitte le groupe (1992) puis part en 1996 à Atlanta, dans le sud des Etats-Unis, s’initier à la culture afro-américaine. Il apprend énormément dans les chorales des églises protestantes, et côtoie des chanteurs comme Agile du groupe Arrested Development.

A son retour, dans la foulée de son premier album solo, Night in Casamance, il se replonge dans l’oeuvre de Senghor et retourne au Sénégal – sur les berges du fleuve Sine, suivre les traces du poète en son royaume d’enfance. Car Meïssa est wolof, et ne connaît guère le terroir sérère qui a vu naître son parolier d’exception. "A Joal (ndlr : où naquit Senghor), j’ai rencontré l’un de ses neveux. Il m’a introduit à la culture sérère, qui est vraiment à la source de sa poésie."

Entre Seine et Sine

 
 

Après ce bain de culture et de jouvence, Meïssa se retire seul, en Bretagne, et se laisse envahir par les textes qu’il a choisis, à la recherche de mélodies pour les porter . "Il fallait que les mélodies soient accessibles, et que chaque chanson ait sa propre carte d’identité ... une en si bémol majeur, une autre en ré mineur ... .que chacune ait sa couleur". Des mélodies métisses où la kora, le xalam (guitare à deux cordes), l’accordéon ou le violon s’intègrent harmonieusement. Le choix des instruments cependant suggère discrètement les périodes littéraires du poète. L’accordéon enveloppe d’une valse mélancolique le spleen aux accents baudelairiens, tandis que la kora ou le skank d’un reggae révolté attisent la grogne d’une chanson militante comme Thiaroye. Ce morceau rend hommage aux tirailleurs sénégalais massacrés le 1er décembre 1944 pour avoir revendiqué le paiement de leurs arriérés de solde. Senghor, auquel beaucoup d’intellectuels africains reprochent sa francophilie aveugle, n’en fut pas moins amer et profondément déçu : "Est-ce donc vrai que la France/ N’est plus la France/ Est-ce donc vrai que l’ennemi/ Lui a dérobé son visage ?". Et Meïssa de défendre celui dont il chante les vers : "Senghor est plus africain que moi. Seul celui qui connaît sa culture peut aller chercher ailleurs et s’enrichir ..."
C’est finalement, à rebours, le parcours que fait aujourd’hui Meïssa qui ne s’est "jamais senti aussi à l’aise en France que depuis qu’(il) est retourné en Afrique".

Cet album est un donc un bel exemple de ce qu’une francophonie riche de ses métissages peut enfanter. Il peut s’écouter d’une traite, comme une épopée, racontant un voyage initiatique entre Seine et Sine.

Meïssa Entre Sine et Seine (Comet records / Nocturne) 2005