Nathalie Natiembé, l'écorchée du maloya

Après avoir été à l’affiche de quelques festivals de musiques du monde cet été, Nathalie Natiembé sort son second album Sankèr. Cette artiste de La Réunion s’est façonnée un écrin idéal pour conjuguer sa sensibilité et le maloya, musique traditionnelle de cette île française au coeur de l’océan Indien.

La chanteuse réunionnaise prend une nouvelle dimension

Après avoir été à l’affiche de quelques festivals de musiques du monde cet été, Nathalie Natiembé sort son second album Sankèr. Cette artiste de La Réunion s’est façonnée un écrin idéal pour conjuguer sa sensibilité et le maloya, musique traditionnelle de cette île française au coeur de l’océan Indien.

"Comment faire pour rester rock et roots en même temps ?" La question était au centre des préoccupations de Nathalie Natiembé au moment de préparer Sankèr, son nouvel album. Si la chanteuse réunionnaise a éprouvé le besoin de chercher à résoudre cette équation musicale, c’est pour concilier les deux facettes de sa personnalité et aboutir à une sorte de synthèse artistique qui lui ressemble.

Une énergie débordante

 
 

Aujourd’hui, la voix est devenue l’instrument fondamental de son répertoire. Elle débute ses concerts par un a capella, seule sur scène, et donne vie à ses textes bien plus qu’elle ne les interprète, comme le ferait un conteur. Et pour les éclairer, elle a fait le choix d’un accompagnement musical réduit, voire minimaliste par moment. Cela n’a pas toujours été le cas. Lorsqu’elle est sélectionnée en tant que "découverte" – à quarante ans passés – et participe au Printemps de Bourges en 2001, cette mère de famille nombreuse joue avec une formation de type classique incluant basse et batterie. La fusion des genres est au rendez-vous, une mixture difficile à étiqueter qui, de l’aveu même de l’artiste, "manquait de maturité". Il lui fallait apprendre à canaliser son énergie débordante, poser sa voix pour la contrôler. Un stage avec Claudia Philips, chanteuse de variété des années 80 reconvertie en professeur de chant, lui permet de progresser techniquement, de savoir respirer. Le naturel n’a pas pour autant disparu. Celle qui, à vingt ans, était dans la mouvance hippie, branchée sur le rock planant de Pink Floyd, assistant à l’époque aux grands festivals rock en métropole, conserve quelque chose de "joplinien" : on la devine parfois au bord du gouffre, fragile et prête à aller au bout de ses voyages intérieurs. "Je suis quelqu’un de tourmenté même si on me voit sourire tout le temps. J’ai un côté très sombre", confie-t-elle.

Pour écrire ses textes, la Réunionnaise aime se mettre en danger. Elle appelle les mots comme on convoque les ancêtres. Quand elle entre dans une phase de création, elle dit avoir la sensation qu’ils l’habitent. "Parfois, j’ai peur de basculer dans un monde d’où je ne pourrais pas revenir", redoute-t-elle. Il lui faut vivre les situations, les ressentir pour mieux les comprendre avant de les transformer en paroles pour ses chansons. Maloya Pil Plate, parue sur son premier album Margoz sorti en 2002, l’avait emmenée sur le chemin risqué de l’alcoolisme. "Savoir comment réagit l’esprit quand on est dans l’ivresse" était à ses yeux la seule façon de rendre hommage au musicien réunionnais Alain Peters, disparu en 1995, qui l’a beaucoup marquée.

Traditions


 
  
 

"Ce n’est qu’à trente ans que j’ai pris conscience qu’on avait une musique à La Réunion", reconnaît Nathalie Natiembé. Pourtant, tout au long de son enfance, elle a été au contact direct du maloya alors contraint à la clandestinité par l’administration politique française, soucieuse de gommer les traditions culturelles perpétuées par les descendants d’esclaves et susceptibles de nourrir les revendications autonomistes. La chanteuse se souvient des festivités organisées chez sa grand-mère malgache. "Je sais aujourd’hui que ce qu’elle faisait était culturel. Mais dans ma tête d’enfant, je me disais juste que c’était la fête chez grand-mère." En grandissant, la jeune femme réalise qu’il s’agit en fait de servis kabaré, entre cérémonie incantatoire et concert. C’est d’abord à l’occasion de vernissages, de kabar fonnkèr (récital de poésie) où elle vient dire ses textes, avec son triangle, qu’elle se fait connaître à la fin des années 90. Dans le processus de redécouverte de son identité culturelle, son voyage au Mozambique en 2001 lui apporte les dernières réponses : en consultant un annuaire local, elle se rend compte que de nombreux homonymes vivent dans ce pays d’Afrique.

Cet itinéraire personnel et cette indéfectible volonté de se démarquer sont au coeur de l’album Sankèr, y compris dans les choix artistiques. Le réalisateur Yann Costa, ingénieur du son et membre du groupe Zong connu pour son attirance vers les musiques électroniques, a tenu à se donner du temps, pour l’enregistrement autant que pour le mixage, rompant avec les habitudes locales. Le métropolitain, installé dans ce département français d’outre-mer depuis de nombreuses années, voulait faire une production de qualité, qui puisse séduire un public international. Il a donc privilégié le "gros son", s’est autorisé quelques audaces en ajoutant ça et là, avec modération, des effets sonores peu fréquents dans le maloya. Les percussions sont très présentes ; la chanteuse s’est entourée de deux jeunes musiciens prometteurs : Jean Aménoutou et Samy Pageaux, respectivement petit-fils de Maxime Laope et fils de Danyel Waro, deux figures respectées du maloya. "L’un est très technique, l’autre joue surtout au feeling. Et j’ai pu mettre mon rock là-dedans", commente-t-elle. Venus en voisins, l’accordéoniste malgache Régis Gizavo et le percussionniste mauricien Lelou Menwar, maître de la ravanne, apportent aussi leurs couleurs aux compositions de Nathalie Natiembé. Réunir les talents de la région autour d’un même projet ? C’est là, entend-on souvent, que réside l’avenir des musiques de l’océan Indien

Nathalie Natiembé Sankèr (Marabi/Harmonia Mundi) 2005