Vingt ans de raï en France

Il y a tout juste deux décennies, le raï traversait la Méditerranée et arrivait en France pour le premier festival de Bobigny entièrement dédié à cette musique populaire oranaise. Il débutait le 23 janvier 1986 : une date historique qui marque le tout début des apparitions sur scène des stars d’aujourd’hui que sont Cheikha Rimitti, Khaled, Cheb Mami et bien d’autres. L’occasion de fêter cet anniversaire, en retraçant succinctement cette formidable saga culturelle algérienne.

En 1986, 1er festival de raï en France

Il y a tout juste deux décennies, le raï traversait la Méditerranée et arrivait en France pour le premier festival de Bobigny entièrement dédié à cette musique populaire oranaise. Il débutait le 23 janvier 1986 : une date historique qui marque le tout début des apparitions sur scène des stars d’aujourd’hui que sont Cheikha Rimitti, Khaled, Cheb Mami et bien d’autres. L’occasion de fêter cet anniversaire, en retraçant succinctement cette formidable saga culturelle algérienne.

"Il y avait une ambiance de folie car le public composé essentiellement d’immigrés algériens retrouvait ici, en France, une part de sa culture. Les gens venaient de toute l’Europe, afin de voir pour la première fois sur scène, les vedettes qu’ils connaissait quand ils étaient au pays", se souvient aujourd’hui Michel Levy, producteur indépendant et manager de Cheb Mami. Nous sommes le 23 janvier 1986, à Bobigny, en région parisienne, date du premier festival de raï organisé en terre française. Un événement qui a marqué les esprits et demeure aujourd’hui une référence, car ce rendez-vous a chamboulé la donne musicale.

C'était aussi la première fois qu’une manifestation avait lieu autour d’un style de musique festive : ce courant venu d’Oran. "Ce festival a été perçu comme un ovni culturel qui arrivait d’Algérie et parlait de sexe, d’alcool et de femmes", précise Michel Levy, le Monsieur raï de l’Hexagone. Trois jours durant, la crème du raï défile devant un public en liesse principalement communautaire. Composée des fameux Cheb Khaled et Cheb Mami, de la sulfureuse mamie Cheikha Rimitti, du couple infernal Sahraoui et Fadéla, du rossignol Cheb Hamid et de Raïna Raï, les premiers précurseurs du raï moderne, l’affiche dépasse toutes les espérances. Relayé par la presse française, ce festival organisé, en outre, par Martin Messonnier (célèbre manitou de la world music), marque la reconnaissance du raï en dehors du Maghreb. Une légitimité culturelle qui fait date. Car cette musique frondeuse aux paroles de la rue chantée en arabe dialectal n’a pas droit de cité en Algérie malgré sa popularité. "Il faut se rappeler que le pouvoir en place à l’époque avec son parti unique, le FLN, impose une culture arabo-musulmane unique. Dans ce système, le raï est marginalisé, il ne passe ni à la radio ni à la télévision. On ne peut l’entendre que sur K7 achetées dans les souk ou dans certains cabarets d’Oran, cette ville plus libertine que la capitale, avec son port ouvert sur le monde", explique Bouziane Daoudi, journaliste et auteur de livres sur le raï.

Une chanson arabe débridée

Comprenant la situation, le dénicheur de talent, Michel Levy, publie à Paris les deux premiers vinyles raï de Cheb Mami et de Cheb Khaled. Avec ses disques sous le bras, le producteur va démarcher les disquaires et les radios, car il est persuadé que ce style moderne avec ses voix chatoyantes, ses synthétiseurs et ses guitares électriques peut s’inscrire dans le paysage musical français. Mais après le phénomène Bobigny, l’accueil est mitigé dans les médias qui ont peur de choquer, en mettant en avant une chanson arabe débridée, loin des canons du classicisme oriental reconnu. Pourtant, le raï se vend à Paris, dans le quartier populaire de Barbès mais aussi à Lyon et Marseille. "Il y avait une vie culturelle parallèle qui était dans le ghetto. Quand les Français de souche un peu branchés ou curieux voulaient se procurer des disques de raï, ils allaient à Barbès chez les épiciers-éditeurs et non chez les grands disquaires de la place. C’était un véritable marché malgré l’absence d’éclairage médiatique", rappelle Michel Levy.

Au fil des années, le bouche à oreille aidant, le raï s’installe dans les bacs des grands distributeurs. Et en 1992, Cheb Khaled explose au Top 50 avec son titre Didi. Une première pour un chanteur arabe. A 32 ans, la star oranaise figure dans le classement des meilleurs ventes de disques en France. Du jamais vu ! D’après Michel Levy, le succès de Didi - tube planétaire qui était en fait une reprise du répertoire populaire -, a été fabriqué par Polygram, la major qui s’occupe de Khaled : "A cette époque, les ventes de disques n’étaient pas calculées comme aujourd’hui au nombre d’unités passées en caisse, mais par les mises en place dans les magasins. Polygram réussit un coup de maître en injectant plus de 20000 exemplaires dans les rayons. Résultat, Khaled monte mécaniquement dans ce classement français". Même s’il s’agit d’une opération marketing bien orchestrée par une grosse maison de disques, Didi permet tout de même au raï d’acquérir une dimension internationale irréversible. Un envol encouragé par la politique du ministre socialiste, Jack Lang, qui défend déjà l’idée d’un paysage français multiculturel. Du coup, la génération beur (née en France) dans la foulée du mouvement SOS Racisme se reconnaît dans le raï, elle qui, jusque-là, trouvait cette musique ringarde avec ses origines du bled.

Hasni assassiné

Avec cet essor, les cheb et les cheba se multiplient et chacun y va de son genre : raï-trab (raï du terroir), raï-love, pop-raï… Alors que ce mouvement musical, d’origine bédouine née grâce aux femmes dans les années 20, bat son plein sur le pavé parisien, de l’autre côté de la Méditerranée, l’Algérie traverse une guerre civile non-avouée sans précédent. L’année 1994 est endeuillé par l’assassinat de Cheb Hasni, le 4 septembre, par un fondamentaliste dans son quartier natal à Oran. "Le chanteur de l’amour victime de la haine", titre le quotidien francophone algérien Le Matin. Bouziane Daoudi se remémore : "Il y avait une menace pour les artistes et les intellectuels en général. Le fait que Cheb Hasni tombe sous les balles devant son domicile a déclenché un exil culturel. Par exemple, au lendemain de cette tragédie, Sahraoui et Fadéla ont quitté sur le champ l’Algérie".

Cette nouvelle vague de migration artistique contribue à ce que Paris devienne la plus grande capitale du raï au monde au détriment d’Oran. Deux ans plus tard, le 26 septembre 1998 , les raïmen font toujours parler d’eux avec le mémorable concert "Un, deux, trois… soleils" réunissant Khaled, Rachid Taha et Faudel au Palais Omnisport de Paris-Bercy bourré à craquer. Les années 2000 tournent une autre page de l’histoire de cette musique. Outre le jeune Faudel qui, en francisant le raï, a parfaitement intégré le système commercial, d’autres enfants du raï renouvellent le genre. Ils n’hésitent pas à le marier à différents courants grâce à la technologie et donnent naissance au rap-raï, à l’électro-raï ou au raï’n’b.

Deux décennies après avoir débarqué en France, cette chanson algérienne n’a semble-t-il pas dit son dernier mot. Selon Michel Levy "dans les années à venir, le raï va devenir une musique recomposée qui s’appellera toujours pareil. Mais elle n’aura rien à voir avec ce qui c’est fait auparavant, parce que les paramètres socio-culturels sont désormais différents". Rendez-vous dans vingt ans !