Salem Tradition

Actuellement en métropole,  avant d’entamer une tournée en Afrique fin mars, le groupe de maloya Salem Tradition, est l’un des groupes réunionnais les plus excitants du moment.  A l’occasion de la sortie de son troisième album, Fanm, rencontre avec Christine Salem, auteur-compositeur et chanteuse à la voix traversée d’orages.

Un rythme et des mots qui font sens

Actuellement en métropole,  avant d’entamer une tournée en Afrique fin mars, le groupe de maloya Salem Tradition, est l’un des groupes réunionnais les plus excitants du moment.  A l’occasion de la sortie de son troisième album, Fanm, rencontre avec Christine Salem, auteur-compositeur et chanteuse à la voix traversée d’orages.

Dire ses impatiences

Le maloya, c’est aussi une affaire de femmes. Christine Salem, comme Nathalie Natiembé, ou Françoise Guimbert, le clame avec panache. Originaire de St Denis, elle a grandi dans un de ces quartiers que l’on dit "sensibles", mais où "la solidarité entre les jeunes" a du sens, dit-elle. La rue est sa première scène. Une guitare, des copains : il n’en faut pas plus pour se sentir pousser des ailes, des envies de devenir chanteuse.

Elle commence par mettre sa voix au service des autres, puis décide de ne plus calmer ses impatiences. "J’avais besoin de chanter parce que j’avais des choses à dire". En 1997, elle lance son propre groupe : Salem Tradition. Son idée : sur la base du maloya et de ses instruments traditionnels, inviter à un voyage à travers toutes les humeurs musicales de l’Océan Indien.

Avec Salem Tradition, le maloya devient vagabond, imprévisible, lorgne du côté de Madagascar, s’échappe jusqu’à Zanzibar, invite des instruments du continent africain comme le djembé ou le doumdoum. Les textes de ses chansons, chantés en créole, en dialectes malgaches ou comorien et swahili, doivent faire sens déclare Christine Salem. "Je ne chante pas juste pour chanter. Le maloya c’est écouter ses émotions, ce que l’on ressent". Comme le fait  Danyel Waro, un exemple, un phare pour elle. "Avec lui j’ai découvert cela. Quand il chante, il y a toujours quelque chose derrière".

Raconter son histoire

Le maloya, c’est aussi ne pas avoir peur de se mettre à nu pour Christine Salem. Dans Asé, l’un des titres du nouvel album, elle raconte sa propre histoire, "celle d’une femme qui doit élever son enfant toute seule et se bagarrer dans la vie. Quand j’étais enceinte, le père de mon fils est parti. C’est la chose la plus dure que j’ai vécu de ma vie. Mon propre père était parti quand j’avais trois ans. Je ne voulais surtout pas que cela arrive à mon enfant. Cette épreuve m’a permis de comprendre encore plus la cruauté des gens. Notre mère nous avait élevés en nous faisant croire que tout était beau. Mais au-delà de la maison, dans la rue, c’était pas du tout ça et j’avais déjà du mal à comprendre la méchanceté, la jalousie."

Des travers qu’elle évoquait dans Maloki, un titre du premier album, Walima, enregistré en public en 2001, lors de la dixième édition du festival Les Escales de St Nazaire, en Loire Atlantique. Des désordres humains qu’elle raconte encore aujourd’hui à travers la chanson titre du nouveau. "C’est d’après une histoire vraie, un commérage de femmes, un  problème de jalousie qui a fait beaucoup de mal à ma mère. La photo d’elle que l’on a mise sur la jaquette, c’est une manière pour moi de l’encourager aussi, de la remercier, comme je le faisais également dans Mamayé sur Walima. La douleur qui fut la sienne lorsqu’elle s’est retrouvée seule avec son enfant, c’est peut-être cela qui l’a rendu si dure, souligne-t-elle, la fait toujours douter de la sincérité des gens et  lui a donné ce regard noir, un regard qui fait peur parfois", dit-elle en riant. Dans la rue à St Denis, sur son île, il arrive qu’on l’interpelle en lui disant "Souris donc !"

Une vision de la vie

Christine Salem chante la fête de l’abolition de l’esclavage (20 desamb, Liberté), salue les anciens du maloya, partis récemment (Fine alé), les Gramoun, Lélé, Baba, Bébé, Lo Rwa Kaf. "Cette chanson est née sur scène. En fait, cela se produit souvent ce genre de chose. Quand le public te donne la bonne énergie, c’est là que ça arrive, c’est là que ça pète, comme on dit en créole".

Elle exprime sa vision de la vie (La vi wayo). Un monde où l’argent, le travail, la réussite sont des notions surévaluées, où l’on oublie les vrais valeurs, "la sensibilité, le cœur". Son inspiration, elle la tient aussi de son travail au quotidien, dit-elle. "Mon boulot me permet d’écrire les choses telles que je les vois". Elle est animatrice au Club animation et prévention, une association para-municipale de Saint-Denis. "J’accompagne des projets spécifiques qui tournent autour de la citoyenneté, de la prévention des risques de toxicomanie, d’alcoolisme, je fais de l’intervention comme support théâtre et je suis directrice de camps d’ados".

Elle croit intensément à la vie, "un cadeau qu’il faut savoir ouvrir et conserver", elle croit à la force du maloya, car dans ce rythme, dans ce chant lancinant, c’est la vie, ses ombres et ses lumières, ses joies et ses peines qui passent. "Pour moi le maloya, c’est le vrai".

Salem Tradition Fanm (Cobalt/Harmonia Mundi) 2006