Maurice El Médioni

En rencontrant Roberto Rodriguez, percussionniste cubain de New York, le pianiste oranais Maurice El Médioni, boucle la boucle, entre musique orientale, rumba, jazz et variétés françaises. Il propose aujourd'hui un nouvel album intitulé Descarga Oriental, The New York Sessions.

Entre Oran, Marseille et Cuba

En rencontrant Roberto Rodriguez, percussionniste cubain de New York, le pianiste oranais Maurice El Médioni, boucle la boucle, entre musique orientale, rumba, jazz et variétés françaises. Il propose aujourd'hui un nouvel album intitulé Descarga Oriental, The New York Sessions.

Ça se danse comment, ça ? Percussions et cuivres cubains, mais le piano joue un rythme curieux, quelque part entre Oran et La Havane, avec des couleurs de port, des humeurs de lointain, le grain des rencontres de cabaret. Le casting est incroyable : Maurice El Médioni, oranais vivant à Marseille et Roberto Rodriguez, cubain de New York passé par Miami après le départ de son île natale. Et le texte de la chanson Oran Oran, qui ouvre l’album Descarga Oriental, reprend toutes les mélancolies de l’exode pied-noir : "Tu as assisté à ma naissance/Dans le derb j’ai passé mon enfance/C’était pas Biarritz/Y’avait rue d’Austerlitz/La rue de Wagram/Et la place d’Armes/Je n’avais jamais pris de vacances/Je ne connaissais même pas la France (…) Oran, Oran, je ne t’oublierai pas/Moi aussi je pense à toi". La rencontre des deux musiciens est incroyable mais assez naturelle, au fond : le pianiste oranais n’a jamais caché sa passion pour la musique latine et les musiciens cubains grandissent tous dans une culture créole prompte au mariage et à l’assimilation. Alors, après les manifestes orientaux de ses disques précédents (Café Oran en 1997, Pianoriental en 2000), Maurice El Médioni a mis le cap sur New York…

A sa naissance, en 1928, son père et son oncle sont associés dans la gestion d’un cabaret, rue de la Révolution, au cœur du derb, le quartier juif d’Oran. Le soir avant d’aller se coucher, le petit Maurice va voir son père et, quand il remonte, prend une poêle à frire pour s’en faire un oud, une fourchette pour faire un violon. Car ce café est le cœur musical d’Oran : son oncle, le violoniste et chanteur Saoud El Médioni, alias Saoud l’Oranais, est le maître du hawzi, forme populaire de la musique arabo-andalouse. En tant que tel, il initiera Reinette l’Oranaise et Lili Boniche. Mais pas directement Maurice El Médioni car le père de celui-ci meurt brutalement quand il a sept ans, en 1935. L’oncle Saoud décide de vendre ses parts et s’en va à Paris. Il ne reviendra plus : resté en métropole pendant la guerre, il est pris par les Allemands dans la rafle du Vieux Port à Marseille, en 1943. Le plus influent musicien juif d’Algérie sera gazé le jour de son arrivée au camp d’extermination de Sobibor.

Entre temps, à Oran, c’est sur un vieux piano acheté aux puces par son frère aîné que Maurice El Médioni s’est mis à la musique, manifestant des dons magistraux. Mais, à ce moment-là, on n’écoute plus guère de musique orientale chez les jeunes gens de sa génération, qui ne pensent qu’à Tino Rossi, Maurice Chevalier ou Charles Trenet. Ce sera plus tard, lorsqu’il aura dix-huit ans, qu’il va plonger dans la musique orientale qui pourtant l’environne au quotidien. Fou de jazz, il s’est initié au boogie woogie avec les soldats américains installés en Algérie après l’opération Torch, fin 1942. Et il a découvert la musique latine avec les Portoricains sous uniforme américain. Il joue dans un café d’Oran quand trois jeunes Maghrébins viennent lui demander de l’accompagner dans une chanson arabe. Il applique sa technique jazz et ses phrasés latins à la mélodie orientale qu’il n’a aucun mal à suivre. En quelques instants d’improvisation, il pose instinctivement les fondements d’un jeu qui va devenir un des plus célèbres de la variété algérienne des années 50 : son accompagnement de rumba internationale s’accorde parfaitement au raï des faubourgs et, dès le soir même, il joue en public avec ses trois copains de rencontre. Il amorce une carrière qui le verra notamment chanter avec le musulman Ahmed Saïdi dans les rangs de l’Orchestre moderne oranais, mais aussi avec l’immense Line Monty, plus grande vedette féminine de l’époque.

C’est l’apogée, en Algérie, d’une musique de l’on appelle indifféremment judéo-arabe, judéo-andalouse, judéo-algérienne ou même francarabe, puisqu’elle mêle des apports des deux côtés de la Méditerranée. Lili Labassi, Lili Boniche, Blond Blond, Salim Halili sont d’énormes vedettes qui confrontent des airs traditionnels algériens à Bambino, adaptent les Compagnons de la chanson en arabe ou sèment leurs chansons de couplets en français… Le film de Michèle Mira Pons, Alger Oran Paris, les années music-hall, qui vient de sortir en DVD, permet une passionnante rencontre avec cette époque et ces répertoires.

L’indépendance de l’Algérie va mettre fin à cet âge d’or. Le FLN a donné aux Juifs d’Algérie le choix entre "la valise ou le cercueil". Maurice El Médioni arrive à Paris en 1961, sans espoir de retour sur sa terre natale. Le jour, il est tailleur pour hommes dans sa boutique, entre la rue de Ménilmontant et le boulevard Saint-Martin. Le soir, il est tout près de là, rue du Faubourg-Montmartre, dans un cabaret où il accompagne les géants exilés de la musique andalouse, Lili Labassi ou Reinette l’Oranaise, l’élève préférée du grand Saoud.

Mais Paris est trop froid. En 1967, il retourne au bord de la Méditerranée, abandonne la musique et s’installe à Marseille, où il a acheté un magasin de prêt-à-porter sur la Canebière. "Un poisson ne peut pas vivre sans eau", pourtant : il recommence vite à jouer. Certes, il vient de loin en loin à Paris, notamment pour accompagner Line Monty dans ses récitals, mais il tient sa carrière en sommeil. Revenu depuis quelques années sous l’attention du public world, il poursuit maintenant l’aventure d’une musique à la généalogie complexe en y inventant Cuba. Comme jadis à Oran, dans les cafés de la Corniche, où des GI parlant espagnol lui expliquaient la rumba.