La tentation électro d'Alan Stivell

De passage éclair dans la capitale française avant une tournée estivale, Alan Stivell, la star bretonne, est venu présenter sa dernière œuvre sobrement intitulée Alan Stivell explore : une exploration qui place franchement, cette fois-ci, les mélodies celtiques au rang des musiques électroniques. Une manière pour le créateur de confirmer qu’il poursuit inlassablement sa quête artistique, en sachant s’adapter à son époque. Rencontre avec ce rénovateur culturel de l’Armor.

Rencontre avec le musicien

De passage éclair dans la capitale française avant une tournée estivale, Alan Stivell, la star bretonne, est venu présenter sa dernière œuvre sobrement intitulée Alan Stivell explore : une exploration qui place franchement, cette fois-ci, les mélodies celtiques au rang des musiques électroniques. Une manière pour le créateur de confirmer qu’il poursuit inlassablement sa quête artistique, en sachant s’adapter à son époque. Rencontre avec ce rénovateur culturel de l’Armor.

Rfi musique: Votre dernier opus intitulé Explore est très marqué par les sons électroniques. Comment s’est opéré ce virage électro pour ce 22ème album ?
Alan Stivell :
Je pense que les différents ingrédients de ma cuisine musicale étaient présents dès le premier album. Bien sûr, chaque époque vit sa modernité et c’est une constante. Il est évident que les sons d’aujourd’hui sont différents de ceux d’hier. Toujours est-il que j’ai souvent été à l’affût de nouvelles sonorités qu’elles soient inventées, grâce aux nouvelles technologies, ou qu’il s’agisse de sons découverts dans une contrée lointaine. Je suis curieux et quelque fois, le plus difficile est de faire des choix parmi ces orientations. Donc mes envies diffèrent à chaque enregistrement. Le précédent offrait un rythme général assez lent, c’est pourquoi celui-ci est plus énergique avec l’aspect électronique. J’avais envie de cette connotation "musique actuelle" plus affirmée. Quand j’ai commencé l’écriture de ce disque, je suis parti sur des rythmes très basiques, très binaires. Ensuite, j’ai composé les mélodies autour avec ma harpe et ma voix. En un mot, j’aime les contrastes, les métissages sonores et j’adore essayer des recettes inédites.

Contrairement à votre précédente production 100% instrumentale qui marquait les 50 ans de la naissance de la harpe celtique, ce dernier enregistrement fait la part belle à la voix. D’où est venue cette envie de revenir à la chanson ?
Le fait de produire un album vocal est un retour à la normalité. Je suis musicien mais j’ai aussi toujours été chanteur même si, de temps en temps, j’ai publié un disque instrumental. Cela dit, je souhaite mettre le chant en évidence car j’ai trouvé vraiment mes marques par rapport au micro. Plus aujourd’hui que par le passé. Je me sens plus à l’aise. J’ai réussi à obtenir un placement de voix qui me convient afin de pouvoir me laisser aller dans des volutes un peu spéciales.

Que vous chantiez en breton, en français ou en anglais, vous développez des thèmes très différents. Sur le titre Miz Tu (Novembre), qui ouvre l’album, vous parlez du problème des banlieues qu’a connu la France en automne dernier. Cette crise qu’a vécu la jeunesse des cités vous a touché ?
Enormément ! j’ai saisi cette désespérance de la part des jeunes. Je me suis toujours intéressé aux gens en général car la frustration des autres est aussi une frustration pour moi-même. Bien que je sois un peu privilégié, je comprends les problèmes de communication entre les personnes, les cultures et les générations. En tant qu’artiste, je pense que tout ce que l’on doit faire, c’est d’essayer de recoller un peu les morceaux.

Autre morceau significatif, Menez qui est une sorte de fest-noz jubilatoire. Quel est l’esprit de ce titre ?  
Menez est une œuvre particulière, c’est comme un tableau à plusieurs facettes. Tout est parti de l’improvisation. A commencer par le fait de mettre sur cet album mon bon bagad Bleimor, dont j’ai fais partie. Tous les membres de cet ensemble de sonneurs sont des copains et ils ont accepté que je fasse un sample de leur musique. Ce morceau est parti de là. Et je me suis laissé guider par l’inspiration. D’une note, on va vers une autre note, etc… Résultat : la mélodie peut commencer en Ecosse puis aller du côté de l’Europe de l’est et après se tourner vers l’Amérique du jazz pour revenir en Bretagne. En ce qui concerne les textes, c’est pareil ce sont des tableaux. Menez veut dire montagne. Je porte des regards qui ont des points communs. Cela peut partir d’une vision de ma vie personnelle ou d’autres images qui traduisent simplement l’émotion que l’on peut ressentir en voyant un paysage. Ainsi de suite.

Depuis plus de quatre décennies, toute votre création est centrée sur les cultures celtiques. En tant que pionnier, quel regard vous portez aujourd’hui sur cette scène musicale ?
Il me semble que la scène bretonne et celtique en générale est exemplaire en terme d’ouverture sur les autres cultures du monde, sur les fusions. On n'a presque pas de mérite puisque c’est naturel pour nous. Le simple fait que la situation géographique de la Bretagne soit pointée sur l’océan nous influence en tant qu’être humain. On correspond à cette réalité. Ceci est vrai aussi pour les autres pays celtiques, les îles britanniques, qui donnent sur la mer. En même temps, ces cultures ont des liens avec l’Europe continentale. Donc, tous ces aspects font que les musiques celtiques sont finalement très fédératrices. En ce qui concerne les artistes de la mouvance celte, j’apprécie, par exemple, des gens comme Erik Marchand ou Pascal Lamour qui vont dans cette même direction.

Vous vivez dans une petite commune du Morbihan, en Bretagne. Qu’est-ce vous appréciez dans cette région de l’ouest de la France ?
Je ne sais pas vraiment. Doit-on systématiquement analyser ce que l’on aime ! Pourquoi, par exemple, j’adore les bleus-verts, qui sont un peu dans les tons de la mer et en même temps s’approchent des couleurs des prairies. C’est une particularité que l’on ne trouve plus dès que l’on va à l’intérieur du continent. De plus, je crois que les Bretons sont très imprégnés par le côté aquatique et cela s’entend dans notre musique. Même quand les morceaux sont très accentués rythmiquement, les mélodies amènent une certaine ondulation. Bref, j’avoue que j’ai un attachement à cette région d’autant que je n’y suis pas né. J’ai vécu pendant longtemps en dehors. Donc, j’avais une certaine appétence pour cette Bretagne dont je rêvais…

Alan Stivell Alan Stivell explore (Keltia III/Harmonia mundi) 2006