Admiral T, un homme de valeurs

Grâce au succès de son premier album Mozaik Kreyol puis du film Nèg Maron, Admiral T a dépassé les cercles underground du ragga et du reggae caribéens. Toujours entouré du producteur martiniquais Don Miguel, il sort Toucher l'horizon, avec la participation de Rohff, Kassav, Diam’s et du quatuor jamaïcain TOK.

Sortir des stéréotypes

Grâce au succès de son premier album Mozaik Kreyol puis du film Nèg Maron, Admiral T a dépassé les cercles underground du ragga et du reggae caribéens. Toujours entouré du producteur martiniquais Don Miguel, il sort Toucher l'horizon, avec la participation de Rohff, Kassav, Diam’s et du quatuor jamaïcain TOK.

Cela fait trois ans qu’il ne s’est pas enfermé pour produire un album. Trois ans que la jeunesse créole attend des nouvelles d’Admiral T, après le succès de son Gwadada, chronique des difficultés de la Guadeloupe. Mais le jeune prodige devenu l’étendard du reggae-ragga hexagonal est perfectionniste, il prend son temps. Calé dans un studio de la banlieue parisienne, il peaufine son deuxième opus, loin des climats rudes et enfumés des sound systems, ces discomobiles de rue où Admiral a usé ses fonds de culottes et pris le micro dès l’âge de douze ans, malgré les fessées parentales qui voulaient l’éloigner de ces soirées mal réputées.

Sur scène, Admiral T a gardé la fièvre qui a fait le succès du dancehall (genre musical à cheval entre le reggae et les rythmiques brisées du hip-hop) qu’il a su asseoir sur des rythmes guadeloupéens du gwo ka, ces tambours autrefois interdits sur l’île. Depuis, le succès a dépassé les frontières des Antilles et une major (Universal) a publié son album en métropole où Admiral a enflammé les planches. En concert, sa fougue verbale emporte tout sur son passage, et vole même la vedette aux stars jamaïcaines. Sean Paul en a fait l'expérience : au Zénith de Paris, en 2003, la star internationale du ragga avait du attendre le retour au calme du public avant de monter sur scène après le jeune Antillais.

Créole et fier de l'être

Quand ses confrères jamaïcains Sizzla ou Capleton enchaînent les singles, compilations, dub plate (disque unique réalisé spécialement pour être jouer dans les sound systems) et autres albums concoctés à la hâte sur une seule rythmique, Admiral attend et sait se faire rare dans un marché dominé par la production massive. Il apparaît épisodiquement en combinaison avec des Jamaïcains ou Wyclef Jean. A la quantité, il préfère la qualité : “En Jamaïque, il y a une culture du 45 tours, la musique est devenue une industrie. Un chanteur peut enregistrer 60 titres par mois ! Chez nous, le marché est très différent, avec un album bien mûri, il faut se battre pour vendre, donc mieux vaut construire un bon album qui va faire danser longtemps.”

Loin de la fièvre des soirées, assis devant la console du studio, Admiral T paraît moins incandescent, plus studieux et calme que sur scène, mais toujours aussi pro pour ses 24 ans. Entouré des fidèles de toujours (son ingénieur du son et son manager) et de sa femme Jessica, il écoute et réécoute chacun et chaque détail, accentue ici une reverb, souligne là une ligne de guitare, discute dans son créole natal, en français version verlan des banlieues parisiennes ou teinté de l’anglais des sound systems. “Je viens en métropole depuis 1999, alors je commence à prendre quelques tics de langage d'ici”, sourit ce fan de musique jamaïcaine. Même s’il déplore l’influence des “cain-ri” (américains) sur son île, pour rien au monde, Admiral T ne la quitterait : la formule “Créole, c’est ce que nous sommes, c’est ce que nous resterons” reste son credo.

Son nouvel album n’y déroge pas, et s’offre même quelques clins d’œil aux fiertés du pays natal (à Kassav qui a bercé son enfance et qui vient zouker en duo sur Fos a péyi la, à Aimé Césaire qu’Admiral T n’a lu que très tard, “malheureusement pas grâce à l’école qui n’enseignait que "nos ancêtres les Gaulois"”), mais aussi à ceux que l’assistanat a plongé dans l’oisiveté.

Ghettos caribéens et tours de banlieues

La langue française a aussi droit de cité, notamment dans un explosif duo avec Diam’s, un parallèle entre les ghettos caribéens et les tours des banlieues. La chanson a été écrite pendant les émeutes de novembre 2005. Je viens de Boissard, c’est ce qu’on appelle un ghetto en Guadeloupe”, raconte Admiral. Ça ne ressemble pas à des tours, plutôt à des cases de bois et de tôle, mais l’endroit est aussi mal vu. Quand tu habites le ghetto, tu ne peux pas être considéré plus voyou. Tu grandis avec le doigt pointé sur toi. Les habitants s’y sentent, comme en banlieue, marginalisés et victimes de discriminations.

Contrairement à beaucoup de stars du dancehall ou du rap issues du ghetto, Admiral T a un parcours original, à l’abri de la délinquance et des drogues. Bac scientifique en poche, il défend les valeurs morales, l’amour et le respect, s’affiche en père de famille responsable et est fier d’avoir fait évoluer les préjugés négatifs sur les chanteurs de reggae. Surtout depuis qu’il est devenu une icône après le succès incroyable du film Nèg Maron de Jean-Claude Flamand-Barny. Il y incarnait Josua, un jeune Rmiste en proie aux doutes. Aujourd'hui, Admiral T sort un nouvel album dans lequel il fustige l’assistanat, l’oisiveté et célèbre la valeur du travail… sur un beat tellurique. Prochaine étape : une rencontre avec la chanteuse britannique Ms Dynamite.

Admiral T Toucher l'horizon (AZ/Universal) 2006
En concert à L'Olympia à Paris le 24 mai et en tournée en France jusqu'au 5 juin