Afel Bocoum

Sept ans après son premier album, Alkibar, Afel Bocoum revient sur le devant de la scène avec Niger, un album de blues du désert où rythmes touareg, peul, et songhai racontent la diversité culturelle du nord du Mali. Le décès en mars dernier de l’oncle et ami Ali Farka Touré a laissé Afel Bocoum orphelin et plein de questions. Rencontre avec un bluesman aux valeurs essentielles.

Un humble messager du désert

Sept ans après son premier album, Alkibar, Afel Bocoum revient sur le devant de la scène avec Niger, un album de blues du désert où rythmes touareg, peul, et songhai racontent la diversité culturelle du nord du Mali. Le décès en mars dernier de l’oncle et ami Ali Farka Touré a laissé Afel Bocoum orphelin et plein de questions. Rencontre avec un bluesman aux valeurs essentielles.

Dans Niger, votre second album, on entend beaucoup de njurkel, de njarka, ces instruments traditionnels de la région nord Mali ou nord Niger…
Oui, le violon monocorde, le njarka, et la guitare à deux cordes, le njurkel, sont la base de ma musique. Je mets l’accent sur mon monocorde, mon violon, ma calebasse parce que la guitare ne m’appartient pas. Ce n’est pas un instrument que je maîtriserais mieux que ceux qui l’ont inventé, et qui ont passé des siècles à s’y exercer. Donc je veux vivre à partir de ce que j’ai, c’est à dire les instruments traditionnels. En même temps, la guitare est l’unité de mesure et de référence: elle nous permet par exemple de nous accorder. Mais je joue de la guitare en tant que joueur tout court. Alors que je suis automatiquement inspiré avec le njurkel ou le njarka. Je compose toujours à partir du monocorde ou du violon. Je comprends les sons au plus profond de moi-même.

Sur la pochette de votre premier album Alkibar, il y avait un gros haut- parleur. Dans cet album vous dites que la musique est le moyen de communication le plus efficace au Mali…
Quelqu’un m’a envoyé ce haut-parleur là, un touriste, et il m’a servi pendant de longues années. A l’époque, dans les années 1968-1970, je faisais de la sensibilisation. On partait dans les villages, dans les quartiers. On était tous fous de musique. L’un jouait du violon, l’autre de la calebasse, l’un quittait ses animaux, l’autre laissait les champs, et on se regroupait au clair de lune pour chanter. Voilà comment on a pris le goût de la musique. Et puis, seuls 30% de la population est alphabétisée au Mali…Alors chaque fois qu’il y avait un problème, les gens nous demandaient de moraliser la société sur ce thème-là. Au moment de la rebellion touareg, nous n’avions pas peur d’aller dans les campements nomades pour chanter que la paix revienne avec le groupe Alkibar, ce qui veut dire "Les Messagers". C’est d’ailleurs pour cette raison que j’ai pris ce nom-là.

Avec Niger ce second album, vous continuez ce travail ?
Oui, le but n’est pas seulement de faire un album , mais de toucher le maximum de personnes pour qu’on conjugue le même verbe. Je parle du Mali, de l’Afrique, des problèmes du monde en général. Ce qui me fait le plus plaisir c’est quand, quelque part dans mon pays ou à l’étranger, on me demande : dans telle chanson, qu’est-ce que tu as voulu dire ?

Ali Farka Touré était votre oncle et vous avez composé et chanté pour lui pendant des années, comment a-t-il senti qu’il fallait vous mettre sur cette voie-là ?
C’est moi qui l'ai forcé. Petit, partout où il jouait, j’étais là, j’arrangeais les micros, j’allais chercher le charbon pour lui faire du thé. Pour qu’on accepte que je reste à côté de lui, il fallait faire quelque chose. Donc lui-même a fini par m’accepter. A 10-12 ans, je l’accompagnais partout dans les coins reculés pour écouter sa musique, et finalement j’ai intégré le groupe.

Dans Ali Farka, premier titre de l’album qui lui est dédié, vous dites qu’il vous laisse inquiet. Vous êtes inquiet de quoi ?
Je suis inquiet car on me fait passer pour un héritier potentiel, mais Ali ne savait pas lui-même pourquoi il faisait tout ça. Dieu a mis ça en lui, c’était plus fort que lui. Je voudrais bien faire ce qu’il faisait et même plus, mais je ne le ferai jamais. Ce que je peux avoir de lui, c’est sa philosophie. Aucun de ses enfants, aucun Malien à ce que je sache, ne pourra prendre la succession de ce type-là. Ce n’est pas le travail, ce n’est pas la musique, c’est autre chose. Tu peux jouer ses morceaux, mais tu n’auras pas son charisme. Je suis content de cette comparaison, mais je veux d’abord m’y soustraire, qu’on me laisse une marge à côté d’Ali sans essayer de croire qu’un jour ou l’autre je serai un petit Ali. Sous son ombre, je ne rime à rien. Il avait trop de qualités en dehors de sa musique et c’est ce qui fait sa popularité. Je suis content de cette comparaison, mais c’est lourd comme héritage.

Niger votre second album est signé chez Contre-jour, en Belgique, pourquoi avoir quitté World Circuit ?
Contre-jour, c’est beaucoup plus simple, car chez World Circuit, on est des petits poissons par rapport à des artistes qui vendent beaucoup d’albums…Alors c’est Habib Koite qui m’a parlé de son label quand ma situation chez World Circuit battait de l’aile. Je n’avais pas tourné depuis deux ans et après Alkibar, j’avais enregistré plus de trente morceaux de maquette sans suite…C’était sans doute pour voir ce que je pouvais faire, si j’avais des ressources. Mais il faut savoir que tant que le fleuve Niger existera, je serai inspiré à vie. Et puis, chez nous, la musique ne finira jamais.

Afel Bocoum Niger (Contre-jour/ Harmonia Mundi) 2006