Livres et notes de printemps

Belle moisson de printemps chez les libraires, avec quelques livres réussis sur la chanson et ses interprètes, dont une biographie de référence de Charles Aznavour.

De Aznavour à Téléphone

Belle moisson de printemps chez les libraires, avec quelques livres réussis sur la chanson et ses interprètes, dont une biographie de référence de Charles Aznavour.


Aznavour tout entier

Trois ans après Le Temps des avants, dans lequel Charles Aznavour racontait lui-même ses souvenirs en traversant à grands pas sa vie et sa carrière, une biographie de référence du chanteur sort enfin. Et celui-ci, à quatre-vingt-trois ans, a accepté d’y collaborer en répondant aux questions et en ouvrant ses archives. Le chantier avait été ouvert par Marc Robine, exemplaire historien de la chanson, brutalement emporté par la maladie en 2003. Son travail a été repris, alors qu’il n’en était qu’à ses débuts, par Daniel Pantchenko, journaliste à Chorus-Les Cahiers de la chanson, qui a mené à son terme cette méticuleuse analyse d’une carrière et de ses succès.

Charles Aznavour ou le destin apprivoisé est aux dimensions de son sujet, à la fois dense et abondant. D’abord, un vaste regard sur le contexte historique et familial du jeune garçon : la destinée du peuple arménien, ses parents et proches (dont un portrait émouvant de Manoukian, le fameux Manoukian de l’affiche rouge, qui apprend les échecs à Aznavour). Puis le récit du lent, très lent envol du jeune chanteur, entre désillusions et obstination. Enfin, la manière dont, parvenu au sommet, Charles Aznavour est parvenu à y rester, ce qui – découvre-t-on ici – n’est en rien une affaire simple. Le récit est nerveux, rapide, contrasté dans l’écriture, rythmé en courts chapitres agréables et suivi d’une série d’entretiens avec des témoins privilégiés et des annexes documentaires d’usage. L’exercice périlleux de la biographie d’une légende vivante est réussi.

Daniel Pantchenko avec Marc Robine Charles Aznavour ou le destin apprivoisé (Fayard-Chorus) 2006, 22 €.

Nino Ferrer, côté sombre

Le suicide de Nino Ferrer, le 13 août 1998, peut être considéré comme le point final d’une vie et d’une carrière également singulières. Le romancier Franck Maubert prend l’événement comme le point de départ d’une quête mi-littéraire mi-journalistique à la recherche d’un Nino Ferrer dont tout le parcours est réexaminé à la lumière de son dernier geste. Pour ce faire, il est retourné sur les lieux de la vie du chanteur, a rencontré ses proches, sa famille, ses amis ou compères de différentes périodes. Dans ce récit à la première personne du singulier (on peut se lasser très vite de l’imitation de tous les tics de journalisme "gonzo"), Maubert explore le double besoin de liberté et de permanence chez Nino Ferrer, son dégout du show business, son sens de l’aventure musicale, en une vingtaine de courts chapitres souvent perspicaces, qui apportent çà et là quelques informations inédites.

Franck Maubert La Mélancolie de Nino (Scali) 2006, 16,90 €.

Téléphone, pour les fans et pour l’histoire

Trente ans après la naissance de Téléphone, le journaliste Carlos Sancho plonge dans l’histoire d’un groupe dont l’importance n’est pas seulement proportionnelle à ses ventes de disques. Comme pour s’empêcher de lâcher la bride au lyrisme que sa passion de fan pourrait susciter, il a choisi la forme très anglo-saxonne d’un croisement d’oral history et de chronologie détaillée : l’interview d’un témoin de l’aventure Téléphone alterne avec une tranche de récit très factuel – la subjectivité des souvenirs face à l’objectivité des dates. Evidemment, il fait parler chacun des quatre membres du groupe et une foule de témoins, mais aussi les deux siamois ennemis et fusionnels, Jean-Louis Aubert et Louis Bertignac dialoguant sur leur histoire commune. Et la reformation ? C’est, il est vrai, l’obsession implicite de ce livre, qui se clôt sur une réflexion collective à ce propos, réflexion parfois indiscrète, au demeurant. Un travail indispensable aux fans, mais aussi une superbe mine de matériau brut pour les prochains travaux sur le groupe.

Carlos Sancho Téléphone, ligne perso (Editions Télémaque) 2006, 19,50 €.

Christophe par Christophe

On peut écouter les disques de Christophe, lire ce qui a été écrit sur lui, mais il est illusoire d’espérer épuiser ainsi le sujet. Tant que l’on n’a pas entendu parler Christophe, on ne saisit pas la manière dont il écrit, dont il gère sa carrière. Jean Cléder le propose tel qu’en lui-même, dans ce long entretien accompagné de photos. Entre le moine zen et l’hédoniste du XVIIe siècle, entre le jansénisme et la fête baroque, Christophe parle de son, de chansons, de mots – et de lui, ce qui est un sujet inépuisable. Il ne répond d’ailleurs pas beaucoup aux questions qui lui sont posées mais ce livre doit se prendre comme un chorus coltranien, inattendu, imprévisible, souvent opaque mais certainement organisé. Une rencontre infiniment stimulante.

Christophe et Jean Cléder Christophe, résonances de l’inconnu  (Le Bord de l’eau éditions) 2006, 19 €.