Aux rythmes de Menwar

Pour que sa renommée s’étende au-delà des îles de l’océan Indien, il fallait à Menwar un album qui mette en valeur son séga nourri d’un sentiment de blues et alimenté par un moteur à percussions. Ay Ay Lolo est l’aboutissement d’un longue réflexion musicale menée par le chanteur mauricien, fidèle à ses convictions artistiques.

Un album international pour le Mauricien

Pour que sa renommée s’étende au-delà des îles de l’océan Indien, il fallait à Menwar un album qui mette en valeur son séga nourri d’un sentiment de blues et alimenté par un moteur à percussions. Ay Ay Lolo est l’aboutissement d’un longue réflexion musicale menée par le chanteur mauricien, fidèle à ses convictions artistiques.

Il saute, tourne sur lui-même, les bras écartés, son corps longiligne à la limite du déséquilibre. Sur la scène du festival Musiques Métisses d’Angoulême, fin mai, Menwar sort le grand jeu. Avec son album Ay Ay Lolo qui lui donne enfin une visibilité internationale, l’artiste mauricien a la ferme intention de rejouer la célèbre fable de La Fontaine et montrer que la tortue peut toujours dépasser le(s) lapin(s), 29 ans après avoir pris le départ. A chacun son rythme.  

Lors d’une réunion de la société mauricienne des auteurs en 2004, il avait fait mine de ne pas comprendre quelques-uns de ses compatriotes qui étaient venus le féliciter. "Tu es méritant, tu as beaucoup de patience", lui avaient-ils dit. "Je n’ai jamais pensé au temps", admet le chanteur, comme une évidence. La voix est posée, à peine plus forte qu’un chuchotement, tandis que dans ses yeux de cinquantenaire se lit toute la distance qu’il a su prendre avec la société de ses contemporains pour se consacrer pleinement à sa démarche artistique.

Pourtant, lorsqu’il débute en 1977 et sort son premier 45 tours, il monte tout de suite dans le train du séga électrique, suivant les pas de Roger Clency ou de Jean-Claude, figures locales de cette variété mauricienne très populaire. Avant de se rendre compte que cela ne correspond pas à ses envies. "J’ai compris que ce n’était pas mon chemin", explique-t-il. "Je n’ai pas pensé à être une vedette, j’ai plus pensé à la culture."

Le contexte ne s’y prête pas : au lendemain de l’indépendance, rien n’a changé pour ceux qu’on appelle "les créoles" mais qui sont en fait les descendants d’esclaves africains. Le système laissé par les Britanniques est figé. Forte de son poids démographique dominant, la communauté indienne arrivée sur l’île après l’abolition de l’esclavage pour répondre aux besoins des colons est aux commandes de l’Etat. La valorisation de l’identité créole n’est pas une question qui mobilise, les priorités sont ailleurs à cette époque où apparaissent les premier signes du miracle économique mauricien. Au lieu de chanter dans les hôtels "juste pour gagner sa vie" et "faire semblant", Menwar décide donc de se tourner vers La Réunion, l’île sœur distante d’à peine 250 kilomètres.

Sur ce département français d’outre-mer, la situation est alors radicalement différente. L’élection de François Mitterrand à la présidence de la République en 1981 a changé la donne et sonné le réveil des traditions culturelles, contraintes de s’exprimer dans la clandestinité depuis des décennies. Tout un mouvement de retour aux racines se développe. Menwar s’en nourrit, rencontre des écrivains qui font renaître le créole, des musiciens qui se réapproprient le maloya. Cela l’aide à redécouvrir "ce sentiment de blues qui est dans les tripes" et l’encourage à travailler avec sa ravanne, une peau tendue sur un cercle en bois. "Quand j’ai vu que les gens d’Europe venaient à La Réunion pour chercher des artistes de l’océan Indien et qu’ils m’invitaient alors que j’étais tout seul et qu’ils auraient pu choisir des groupes avec des danseuses aux jupes quadricolores, ça m’a fait réfléchir", reconnaît-il.

Au festival Africolor organisé en France où il se produit en 1992, les regards sont surtout tournés vers le Mauricien Kaya et son seggae très en vogue, mélange de séga et de reggae. Menwar s’interroge sur la direction dans laquelle il lui faut emmener sa musique mais refuse de suivre la voie de celui qui était dix ans plus tôt son guitariste. A la différence de son compatriote, devenu par la suite le Bob Marley des Mascareignes, il ne mène pas un combat socio-politique. Vivant parfois de petits boulots, souvent aidé, sortant de temps à autre une cassette pour le marché local, le joueur de ravanne est sollicité pour de beaux projets : de la comédie musicale Mokko, montée à Marseille en 1995 et basée sur un ouvrage de l’auteur surréaliste Malcolm de Chazal, à l’album Le Prince Maurice réalisé en 2004 par une major française dans l’esprit très lounge des compilations Buddha bar.

De ces expériences, Menwar a appris à "penser à l’oreille des autres". Ay Ay Lolo, enregistré dans l’un des plus grand studios de son île, a été conçu avec la volonté de "trouver les grooves possibles pour toucher les âmes". Marqué par les disques de James Brown sur lesquels il dansait dans sa jeunesse "en jouant au baby foot", il n’hésite pas sur certaines compositions à donner des accents funk prononcés à son séga énergique qui repose avant tout sur les percussions et sur le jeu collectif de ses musiciens avec lesquels l’artiste travaille depuis longtemps. L’un d’entre eux n’avait d’ailleurs qu’une dizaine d’années lorsqu’il a commencé à fréquenter le groupe ! "Ils comprennent mon feeling, ce que je cherche. Ce n’est pas évident. Parfois, je fais des gestes, des grimaces pour qu’ils sentent ce que je ressens", confie Menwar. "C’est un gros travail, et ce n’est pas fini", ajoute-t-il. Perfectionniste, sans aucun doute.

Menwar Ay Ay Lolo (Marabi/Harmonia Mundi) 2006